‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 639 sur 1093 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

CORNÉLIE, tenant %me petite urne en sa main; PHILIPPE.

CORNELIE.

Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge ^ ? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bilcher? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre ?

O vous , à ma douleur objet terrible et tendre ^ , Éternel entretien de haine et de pitié ,

• Par quel art une scène inutile est-elle si belle? Cornélie a déjà (lit sur la mort de Porapée tout ce qu'elle devait dire. Que les cendres de Pompée soient enfermées dans une urne ou non, c'est une chose absolument indifférente à la construction de la pièce; cette urne ne fait ni le nœud, ni le dénoùment : retranchez celte scène, la tragédie (si c'en est une ) marche tout de même ; mais Cornélie dit de si belles choses, Philippe fait parler César d'une manière si noble , le nom seul de Pompée fait une telle impression , que cette scène même soutient le cinquième <icte, qui est assez languissant. Ce qui, dans les règles sévères de la tragédie , est un véritable défaut devient ici une beauté frappante par les détails, par les beaux vers. (V.)

^ Il est triste , dans notre poésie, que songe fasse toujours attendre la rime de mcnson/je. Un mensonge formé sur des vœux n'est pas intelligible , n'est pas français. (V.)

3 Tendre à ma douleur ne peut se dire ; et cependant ce vers est beau : c'est qu'il est plein de sentiment, c'est qu'il est composé, comme les bons vers doivent l'étn;, d'un asseml^lage harmonieux de consonnes et de vojelles. Ce morceau, qui est un peu de déclamation , serait déplacé dans le premier moment où Cornélie apprend la mort de son époux ; mais, après les premiers transports de la douleur, on peut donner plus de liberté à ses sentiments. Peut-être ne devrait-il pas dire : ma divinité seule , etc.; car est-ce à une femme vertueuse à blasphémer les dieux? Garnier, du temps de Henri III , lit paraître Coriiélie tenant en main l'urne de Pompée. Elle dit :

O douce et chère cendre , ô cendre dépIoral)le ! Qu'avecque vous ne suis-je, ù femme miséralilel

C'est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans (;arnier, et admirablement dans Corneille : l'expression l'ail la poésie. (V.) — Pourquoi, malgré la petite irrégularité (ju'on peut y remarquer, ce vers est-il Irés-bcau, de ra\eu même de Voltaire? Au lieu d'en donner la raison poélicjue, il en imaglni; une si étrange, qu'on a peine à croire qu'il la iiréscnte sérieusement ; c'est , dit-il , parce que ce vers c'st compose d'un assemblage harmonieux de; con.sonnes et de vojelles. Ainsi ces \ers dont Horace parle avec si peu d'estime .

f-'ersus inopes rerum , nurjtpque canone ,

pourraient, à la faveur de l'harmonie, faire (excuser leur pauvreté. Il est trop éxident que ce n'est point à ces voyelles et à •es consonnes, aux((uelles Corneille n'a jamais songé, qu'il .aiit attribuer leméritedece vers. S'il est véritablement beau, c'i ■^l par le sendment profond de mélancolie qu'il exi)rime el qu'il inspire. (P.)

Reste ' du grand Pompée, écoutez sa moitié. N'attendez point de moi de regrets , ni de larmes ; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes. Les faibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des dieux la puissance Suprême, Et, pour dire encor plus , je jure par vous-même ; Car vous pouvez bien plus sur un cœur affligé Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé : Je jure donc par vous , ô pitoyable reste. Ma divinité seule après ce coup funeste, Par vous, qui seul ici pouvez me soulager. De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome , de ton Pompée a fait un sacrifice; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés , Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés ^. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine , O cendres , mon espoir aussi bien que ma peine ^ ; Et , pour m'aider un jour à perdre son vainqueur. Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive 4 , Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir .'

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