‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 649 sur 1093 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE , ACHORÉE, CHARmON.

CLÉOPATEE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer.

Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer :

Sacrifiez ma vie au bonlieur de la vôtre ;

Lemien seratrop grand, et je n'en veux point d'autre ^,

Indigne que je suis d'un César pour époux ,

Que de vivre en votre âme , étant morte pour vous.

CÉSAB.

Heine , ces vains projets sont le seul avantage Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage ^ : Comme il a peu de force , il a beaucoup de soins ^ ; Et, s'il pouvait plus faire, il souhaiterait moins. Les dieux empêcheront l'effet de ces augures , Et mes félicités n'en seront pas moins pures , Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs ^,

faux sentiments exprimés en solécismes et en barbarismes! (V.)— S'il y a de la vérité dans les remarques de Voltaire sur ces sentiments exagérés , devait-il s'exprimer aussi durement, et paraître offensé de ce qu'on avait pu les applaudir? (P.)

• Ce vers pèche à la fois contre l'harmonie, contre la langue , contre les convenances et contre la vérité; il ne cou vient point àCornélie de parler des caresses que César peut faireà Cléopàtre : elle n'empêche point ses caresses , elle ne peut les empêcher; elle pourrait seulement dire à César que l'amour d'une Égyptienne peut lui être fatal : mais il serait encore plus décent de ne lui en jwint parler. De quoi se rnêle-t-elle? est-ce l'affaire de la veuve de Pompée , pourqui César a eu tant d'égards , tant de générosité? Cela n'est ni convenable ni intéressant. Il estridicule que Cornélie prononce ces paroles, que César les entende, et queCléopâtre les souffre. (V.)

» Cléopàtre parle aussi mal que César a parlé : elle ne veut point d'autre bonheur que d'être tuée par César, parce que Cornélie a manqué à toute bienséance, à toute honnêteté devant elle. (V.)

3 De vains projets qui sont le seul avantage qu'on ait du ciel en partage ! et un grand cœur impuissant 1 César vise au galimatias aussi bien que Cornélie. (V.) — Voila donc la dernière impression que fait sur Voltaire le beau rôle de Cornélie , et le mot galimatias qui se retrouve sous sa plume! (P.)

4 Beaucoup de soins; ce n'est pas là le mot propre. César veut dire que Cornélie ne menace beaucoup que parce qu'elle a peu de pouvoir; mais le mol de soins ne remplit point du tout celle idée. (V.)

* Du amour qui gagne sur des douleurs '. (V.)

Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs , Et que votre bonté, sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.

On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir ' ; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avaient pu surprendre! Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu , Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. 0 honte pour César, qu'avec tant de puissance , Tant de soins pour vous rendre entière obéissance •, 11 n'ait pu toutefois , en ces événements , Obéir au premier de vos commandements ! Prenez-vous-en au ciel , dont les ordres sublimes ^ Malgré tous nos efforts savent punir les crimes ; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux , Puisque par cette mort l'Egypte est toute à vous.

CLÉOPATBE.

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème ,

Qu'on n'en peut accuser que les dieux et lui-même ;

Mais comme il est , seigneur, de la fatalité

Que l'aigreur soit mêlée à la félicité 4 ,

Is'e vous offensez pas si cet heur de vos armes ,

Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes.

Et si , voyant sa mort due à sa trahison ,

Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.

Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche ,

Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;

J'en ressens dans mon âme un murmure secret,

Et ne puis'remonter au trône sans regret.

ACHORÉE

Un grand peuple, seigneur, dont cette cour est pleine. Par des cris redoublés demande à voir sa reine ^ ,

' On ne choisit point un désespoir ; au contraire , le désespoi r ôte la liberté du choix , ou, si l'on veut, le désespoir force à choisir mal. (V.)

^ Rendre entière obéissance. Ces termes signilient la sujétion d'un vassal. César veut dire qu'il a faitce qu'il apupour obéir à la volonléde Cléopàtre. Ce n'est pas là rendre obéissance ; cette expression ne lui convient pas : tanl de soins pour ne se dit pas. (V.)

3 Ordres sublimes ne se dit plus ; on se sert des épilhètes suprêmes, souverains, inévitables , immuables ; sublime est affecté aux grandes idées, aux grands sentiments. (V.)

4 Le mot propre serait amertume, au lieu d'aigreur. (V.)

5 11 importe peu que le peuple soit ou non dans la cour pour voir Cléopàtre. La pièce s'appelle Pompée; les assassins sont punis : tous les compliments de César et de Cléopàtre sont peutêtre plus inutiles que le dernier discours de Cornélie , dans lequel du moins il y a toujours de la grandeur. Cette dernière scène estia plus froide de toutes; et, dans une tragédie, elle doit être, s'il se peut, la plus touchante. Mais Pompée n'est point une véritable tragédie ; c'est une tentaUve que lit Corneille pour mettre sur la scène des morceaux excellents , qui ne faisaient point un tout ; c'est un ouvrage d'un genre unique , qu'il ne faudi.iit pas imiter, et que son génie, animé par la grandeur romaine, pouvait seul faire réussir. Telle est la force decegénie, que cette pièce l'emporte encore sur mille pièces régulières, que

EXAMEN DE i'OMPÉK.

3UÔ

Kt, tout impatient, déjà se plaint aux cieu.x Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.

CÉSAB.

INe lui refusons plus le bonheur qu'il désire : Princesse, allons par là commencer votre empire.

Fasse le juste ciel , propice à mes désirs ; Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs, Et puissent ne laisser dedans votre pensée Que l'image des traits dont mon àme est blessée ' ! Cependant qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour. Où , dans un digne emploi l'une et l'autre occupée , Couronne Cléopâtre et m'apaise Pompée, Elève à l'une un trône , à l'autre des autels , Et jure à tous les deux des respects immortels ^

li'ur froideur a fait oublier. Trente beaux vers de Cornélie valent beaucoup mieux qu'une pièce médiocre. (V.)

' Voilà de ces métaphores qui rn\ paraissent pas naturelles. Comment peut-on avoir dans sa pensée l'image d'un trait qui à blessé une àme? Ces ligures forcées expriment toujours mal le sentiment. César veut dire : piiissicz-vous ne vous occuper que de mon amour! Il pouvait y ajouter encore : de sa gloire. Ces sentiments doivent être toujours exprimés noblement, mais Jamais d'une manière recherchée. (V.)

' La première question qui se présente sur la tragédie qui a pour titre Pompée, c'est de savoir quel en est le sujet. Ce ne peut être la Mort de Pompée, quoiijue depuis longtemps on se soit accoutumé à l'afliclier sous ce titre très-improprement; car Pompée est assassiné au commencement du second acte. Ce pourrait être la vengeance de celte mort, si Plolomée, qui périt dans un combat à la lin de la pièce, était tué en punition de son i'rime ; mais il ne l'est que parce que César, à qui ce prince perfide veut faire éprouver le sort de Pompée , se trouve heureusement le plus fort, et triomphe de l'armée égyptienne. Cette conspiration contre César, et le péril qu'il court , forment donc une seconde action, moins intéressante que la première ; car on sait (juels éloges unanimes les connaisseurs ont donnés à la scène (l'exposition, qui montre Ptoloméedélibérant avec ses ministres sur l'accueil qu'il doit faire à Pompée, vaincu à Pharsale, et cherchant un asile en Egypte. On ne peut pas commencer une tragédie d'une manière plus imposante à la fois et plus altactiante ; et quoique l'exécution en soit souvent gâtée par l'enllure et la déclamation , cette ouverture de pièce , en ne la considérant que par son objet, pa.s.seavec raison pour un modèle. Des scènes d'une galanterie froide , et quelquefois indécente , entre César et Cléopâtre, ne sont qu'un remi)lissage vicieux qui achève de faire de cette pièce un ouvrage très-irrégulier, composé de parties incohérentes. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles. Le roi Ptolomée , qui supplie sa sœur Cléopàln; d'employer son crédit auprès de César pour en obtenir la gràc(! de Photin, est entièrement avili ; et quand Achorée dit, en parlant de sa contenance devant César :

Toutes ses actions ont secti la bassesse :

J'en ai iouri moi-mi-me, et me suis plaint à moi

Ue voir là l'tolomée, et n'y point voir de roi ,

il fait en très- beaux M'TS la critique de ce caractère. César, qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopdlre , et f[ui n'est venu en Egypte que pour elle, est encore plus sensiblement dégradé, parce que c'est un des personnages dont l(! nom seul amionce la grandeur. Cléopâtre, qui parle d'amour et de mariage, en fetyle de comédie, à César (jui est marié, joue un rôle indigne

EXAMEN DE POMPEE

A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en ail sur le théâtre où l'hisloire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle esl si connue, que je n'ai osé en changer les événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n'y ai ajonlc que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y olïrir d'ellemême, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le môme vaisseau que son mari lorscju'il aborda en Egypte, qu'elle le vit descendredans la baïque, où il fut assassiné à ses yeux par Se|)time, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de l'tolomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à celte falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fui massacré devant les murs de Pelusium, qu'on appelle aujourd'hui Damietle, et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'uiie ni l'autre ville , de peur que le nom de l'une n'arrêtai l'imagination de l'audileur, et ne lui fil reinarcjuer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieuparliculier est, comme dans Pohjeucte, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal ;et celte unité n'a rien que de vraisemblable , pourvu ([u'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième, et le quatrième acte, y ont leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque diflicullé pour le second et le cin(|uième , dont Cléoiiâtre ouvre l'un, et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de jjarler dans leur appartement; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir : l'une pour apprendre plus l(U les nouvelles de la mort de Pompée , ou par Achorée , (ju'elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre, pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptoloniéc et les l'^gyplieiis, pour empocher que ce héros n'en aille donner à CléopAtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôl la permission de partir. En quoi on peut remarquer que,

d'une princesse. Cependant la pièce esl restée au théàlre malgré tous ses défauts, et s'y soutient par une de ces ressources qui appartiennent au génie de Corneille, par le seul rôle de Cornélie. Il offre un mélange! de noblesse et de douleur, de sublime et de i)alhéli(iue, qui fait revivre en elle lont l'intérêt attaché à ce seul nom de Pompée. Il ne parait poitit dans la pièce; mais il semble, que son oinhre la remplisse et l'anime. L'urne qui contient ses cendres, el qu'apporte à sa veuve un Romain obscur qui a rendu les derniers devoirs aux restes d'un héros malheureux, rexi)resslon touchante des regrets de Cornélie, elles serments qu'elle fait iV' venger son époux, les regrets même de César, qui ne peut refuser des larmes au sort de son ennemi , répandent de temps en temps sur cette pièce une sorte de deuil majestueux qui convient à la tragédie. La scène où Cornélie; vient avertir César des complots formés contre sa vie par Plolomée et Photin est encore une de ces hautes conceptions (|ui cara(;térisent le grand Corneille, et rappellent l'auteur des //oracea et de Cinua. (La 11}

EXAMEN DE POMPÉE

comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine , et qu'elle peut douter qu'au retour de son combat , les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première , et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumulluaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un au, puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie, Cléopâlre accouciia de Césarion. Quand Pom[)ée se présenta pour entrer en Egypte, cette princesse et le roi son frère avaient ciiacnn leur armée prèle à en venir aux mains l'une contre l'autre, et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires , ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva : c'est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l'un cl l'autre; mais ils ne lui font présenter celte tête que par un des ministres du roi , nommé Tliéodote , et non pas par le roi môme , comme je Tai fait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poème, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie n'aurait pas été complète, si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais (inir. C'est à ce dessein que , dès le premier acte, je fais connaître la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pomjiée pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé, l'âge de Plolomée, afin qu'il pilt agir, et que , portant le litre de roi , il lâchât d'en soutenir le caractère. Rien que les historiens et le poète Lucain l'appellent commwnémcni rcx puer, le roi enfant, il ne l'était pas à tel I)oinl qu'il ne fût en étal d'épouser sa sieur Cléoi)à(re, Ciinuue l'avait ordonné son père. Hirtius dit qu'il était puer jam adulla o?/f7/e; et Lucain appelle Cléopâtre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :

[ncestie scepiris cessure sororis ;

soit qu'elle eût déjà contrarié ce mariage incestueux , soit à cause qu'après la guerre d'.\lexandrie et la mort de Plolomée, César la fit épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le tronc : il'oii l'on peut tirer une consétpience infaillible, que si le plus jeune des deux fières était en âge de se marier quand César partit d'Egypte, l'aîné en était capable quand il y arriva, puisqu'il ne tarda pas plus d'un an. Le caractère de Cléopâtre garde une ressemblance eniicililie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servira sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une l'ennue lascive et abandonnée à ses plaisirs, et que Lucain , peut-être en haine de Césai', la nomme en quelque cndroil mcretrix regina , el fasse dire

ailleurs à l'eunuque Photin , qui gouvernait sous le nom de son frère Plolomée :

Çuem non e nobis crédit Cleopatra nocentem , A (juo castafuit?

je trouve qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avait que de l'ambition sans amour, et que, par politique , elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paraît visible, en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde , César et Antoine; et qu'après la déroute de ce derniei', elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion qu'ils avaient eue pour elle, et lit voir par là qu'elle ne s'était attachée qu'à la haute puissance d'Antoine , et non pas à .sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens " , el ce sont, sans contredit, les vers les plus

' Il est important de fiiire ici quelques réflexions sur le style de la tragédie. On a accusé Corneille de se méprendre un peu à celte pompe des vers , et à celte prédilection qu'il témoigne pour le style de Lucain; il faut que cette pompe n'aille jamais jusqu'à Tenflure et à Texagération : on n'estime point dans Lucain Bella per Emalhios plus qucnn civilia campos; on eslime I\'il actum repiitaiis , si qiiid siiperesset agendmn. De même, les connaisseurs ont toujours condamné dans Pompée : Les , fleuves rendus rapides par le débordement des parricides, el tout ce qui est dans ce goût; ils ont admiré,

0 ciel 1 que de vertus tods me faites haïr!

Restes d'un demi-dieu , dont à peine je puis Égaler le grand nom , tout vainqueui- que j'en sui

Voilàlevérllablestjiedela tragédie : il doit être toujours d'une simplicité noble, qui convient aux personnes du i)remier rang ; jamais rien d'ampoulé nidel)as,jamaisd'affectation nid'obscu" rite. La pureté du langage doit être rigoureusement observée; tous les vers doivent être harmonieux, sans que celte harmonie dérobe rien à la force des sentiments. Il ne faut pas que les vers marchent toujours de deux en deux, mais que tantôt une pensée soit exprimée en un vers, tantôt en deux ou trois, quelquefois dans un seul hémistiche ; on peut étendre une image dans une phrase de cinq ou six vers, ensuite en renfermer une autre dans un ou deux. H faut souvent finir un sens par une rime, et commencer un autre sens par la rime correspondante. Ce sont toutes ces régies, très-difliciles à observer, qui donnent aux vers la grâce, l'énergie, l'harmonie, dont la prose ne peut jamal.s approcher. C'est ce qui fait qu'on retient par cœur, même malgré soi, les beaux vers. Il y en a beaucoup de cette espèce dans les belles tragédies de Corneille. Le lecteur judicieux fait aisément la comparaison de ces vers harmonieux, naturels, et énergiques , avec ceux qui ont les défauts contraires ; et c'est par cette comparaison que le goût des jeunes gens pourra se former aisément. Ce goût juste est bien plus rare qu'on ne pense : peu de personnes savent bien leur langue; peu distinguent au théâtre l'enflure de la dignité; peu démêlent les convenances. On a applaudi pendant plusieurs années à des pensées fau.sses et révoltantes : on battait des mains lorsque Baron prononçait ce vers :

II est , comme à la vie, nn terme à la vertu.

On s'est récrié quelquefois d'admiration à des maximes non moins fausses. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'un peuple (|ni a pourmodèledestyle les "pièces de Racineail puapplandirlongtemps des ouvrages ou la lanfzue el la raison sont également blessées d'un bout à l'autre, (v 1

EXAMEN DE POMPEE

pompeux que j'aie faits. La gloire n'eu est pas toute à moi; j'ai traduit de Lurain tout ce que j'y ai trouvé de propre à mon sujet; et couinie je n'ai point fait de scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui, j'ai lâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien sentit son génie , et ne fût [las indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait. J'ai parlé, en l'examen de Polyeucte, de ce que je trouve à dire en la confidence que fait Cléopâtre à Charmion au second acte; il ne me reste qu'un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles : en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez

tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte , qui est à mon gré la plus magnifi(iuc, a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir : mais bien que Cliannion qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopâtre , qu'on peut toule^ fois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par cette reine pour l'écouter, elle lient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle;, d'attendre la visite de César dans sa chambre sans aller au-' devant de lui. D'ailleurs Cléopâtre eiU rompu tout le reste de ce troisième acte, si elle s'y fût montrée; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre, et trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fut glorieux pour elle, et qui ne laissât point paraître le secret de l'art (pii m'obligeait à l'empêcher de se produire.

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