‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 650 sur 1093 · LE MENTEUR · texte numérisé non relu

LE MENTEUR

ÉPITRE

Monsieur ,

Je vous présente une pièce de théâtre d'un slyle si éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la môme main , dans le même liiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont »;lé bien diiïérentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à cevix (pii ne trouvaient pas les vers de Pohjeucle si puissants que ceux de China, et leur montrer que j'en saurais bien reirouver la pompe quand le sujet le pourrait souffrir; j'ai fait le Menteur pour contenter les souliaits de beaucoup d'antres qui, suivant l'humeur des Français, aiment le «liangement, et, après tant de poèmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé (pielque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvaient la majesté du raisonnement et la force des vers dénués de l'agrément du sujet; dans celui-ci , j'ai voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que , connue «alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à la dignité du tragique, je pris l'appui du giand Sénèque% à (jui j'empruntai tout ce qu'il avait donné de rare à sa Médée : ainsi , quand je me suis résolu de repasser du héroïijue au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'im guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de

' Il faut avouer que nous devons à l'Espagne la première tragédie touchante et la première comédie de caractère qui aient illustré la France. Ne rougissons point d'être venus tard dans Ions les genres. C'est beaucoup que, dans un temps où l'on ne connaissait que des aventures romanesques et des turlupinades, Corneille mit la morale,sur le théâtre. Ce n'est qu'une traduction; mais c'est probablement à cette traduction que nous devons Molière. Il est impossible, en effet , que Tinimitable Molière ait vu cette pièce sans voir tout d'un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres , et sans s'y livrer entièrement. 11 y a autant de distance de Milite au Moiteur que de toutes les comédies de ce temps-là à Milite : ainsi Corneille a réformé la scène tragique et la scène comique par d'heureuses imitations. (V.)

' Sénèque le tragique n'est souvent qu'un déclamateur qui ne méritait pas le nom de grand de la part du grand Corneille. (P)

Vega, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intriques que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'une copie «l'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospec/wsu; et, me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu'aux peintres ' , j'ai cru que, nonob-stant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si celte sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de dom Guillem de Castro , mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée môme, où, pensant me fortifier du secours de deux Latins , j'ai pris celui de deux Espagnols , Sénè([ue et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille ciie/ eux ; et, soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne m'en estimerez pas moins. Je suis,

MONSIEIR,

Votre Irès-humble serviteur, CORNEILLE.

AU LECTEUR

Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l'invention de Lope de Vega , je ne vous les donne point dans le même ordie que je vous ai donné le Cid et Pompée , dont en l'un vous avez vu les vers espagnols , et en l'autre les latins, que j'ai traduits ou imités de Guillem de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aie ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original ; mais , comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française, vous trouveriez si peu de rapport entre l'EsjJagnol et le Français , qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité.

Par exemple , tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fijit le

I Pictoribus aigrie poëtis

Quidlibet uudendi semper fuit legua poiestas.

De Arte poeticâ , v. I(^

Page 1