LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE I
Vous voyez sans péril nos batailles dernières , Et faites des festins qui ne vous coûtent guères. Pourquoi depuis un an vous feindre de retour?
DORANTE
J'en montre plus de flamme , et j'en fais mieux ma-
[cour.
CLITON
Qu'à de propre la guerre a montrer votre flamme?
O le beau compliment à cbarmer une dame , De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés « Un cœur nouveau venu des universités ; « Si vous avez besoin de lois et de rubriques , « Je sais le Code entier avec les Authentiques , « Le Digeste nouveau , le vieux, l'Infortiat, « Ce qu'en a dit Jason , Balde , Accurse , Alciat ! » Qu'un si riche discours nous rend considérables! Qu'on amollit par là de cœurs inexorables ! Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! On s'introduit bien mieux à titre de vaillant : Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, A mentir à propos , jurer de bonne grâce. Étaler force mots qu'elles n'entendent pas ; Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas' ; JNommer quelques châteaux de qui les noms barbares. Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares; Avoir toujours en bouche angles , lignes , fossés, Vedette, contrescarpe, et travaux avancés : Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne; On leur fait admirer les baies qu'on leur donne ' : Et tel , à la faveur d'un semblable débit , Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
CLITON
A qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ; Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
DORANTE
J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès ; Et, loin d'en redouter un malheureux succès, Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence , Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence^. Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.
dire que cet usage tend toujours à la douceur de la prononriation :je l'ois, j'ois, est sec et rude: on s'en est défait insensiblement (V.) ' (iénéraux de l'empereur Ferdinand III. (V.) ' Baies signifie ici bourdes, cassadcs. Il faut éviter soigneusement au milieu des vers ces mots baies, haies, et ne les Jamais faire rencontrer par des syllabes qui les beurtent. On est obligé de faire baies de deux syllabes, et ce son est très-désagréable ; c'est ce qu'on appelle le demi-hiatus. Nous avons des règles certaines d'barmonie dans la poésie; pour peu qu'on s'en écarte, les vers rebutent, et c'est en partie pourquoi nous avons tant de mauvais poètes. (V.)
^ On n'entend pas bien ce que l'auteur veut dire. Comment Doranle sera-t-il d'intelligence avec sa maîtresse sous les mots (le contrescarpe et de fosse P (V.)
CLITOl»
A vous dire le vrar , je tombe de bien haut. Mais parlons du festin : Urgande et IMélusine N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine. Vous allez au delà de leurs enchantements : Vous seriez un grand maître à faire des romans ; Ayant si bien en main le festin et la guerre ■ , Vos gens en moins de rien courraient toute la terre, Et ce serait pour vous des travaux fort légers Que d'y mêler partout la pompe et les dangers. Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
DORANTE
J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;
Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer
Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner,
Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire
Qui l'étonné lui-même, et le force à se taire.
Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps...
CLITON
Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intriques '.
DORANTE
Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours M'empêchent de chercher l'objet de mes amours ; Tâchons de le rejoindre , et sache qu'à me suivre ^ Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.