‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 664 sur 1093 · CLARICE, ISABELLE · texte numérisé non relu

CLARICE, ISABELLE

ISABELLE

Ainsi vous le verrez , et sans vous engager.

CLARICE

Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger.!* J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence; !\Iais du reste, Isabelle, oij prendre l'assurance ? Le dedans paraît mal en ces miroirs flatteurs ; Les visages souvent sont de doux imposteurs. Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs gr.lces ! Et que de beaux semblants cachent des âmes basses! Les yeux en ce grand choix ont la première part; jMais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard : Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire; Mais, sans leur obéir, il doit les satisfaire. En croire leur refus, et non pas leur aveu. Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. Cette chaîne , qui dure autant que notre vie, Et qui devrait donner plus de peur que d'envie. Si l'on n'y prend bien garde , attache assez souvent Le contraire au contraire, et le mort au vivant : Et pour moi , puisqu'il faut qu'elle me donne un maî^ Avant que l'accepter je voudrais le connaître, [tre, Mais connaître dans l'àme '.

ISABELLE

Eh bien ! qu'il parle à vous.

CLARICE

Alcippe le sachant en deviendrait jaloux.

ISABELLE

Qu'importe qu'il le soit , si vous avez Dorante?

CLARICE

Sa perte ne m'est pas encore indifférente ;

Et l'accord de l'hymen entre nous concerté ,

Si son père venait , serait exécuté.

Depuis plus de deux ans il promet et diffère;

Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire ;

Le chemin est mal sur, ou les jours sont trop courts;

Et le bon homme enfin ne peut sortir de Tours.

Je prends tous ces délais pour une résistance,

Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance.

Chaque moment d'attente ôte de notre prix,

Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :

C'est un nom glorieux qui se garde avec honte ;

Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte *.

Le temps n'est pas un dieu qu'elle puisse bravei-,

' Cette allégorie ne parait-elle pas un peu forte dans une scène de comédie , et surtout dans la bouche d'une Jille ? Mais toute cette tirade est de la plus grande beauté ; il n'y a point de lille qui parle mieux , et peut-être si bien , dans Molière. (V.)

^ L'usage permet qu'on dise : cette tille est de défaite, c'està-dire elle est belle , on peut aisément s'en défaire , la marier Mais sa défaite exprime ligurément qu'elle s'est rendue; dé-

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