LE MENTEUR, ACTE II, SCENE III
ALCIPPE
Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout ?
CLA.BICE
Quoi, tout?
ALCIPPE
Tes passe-temps , de l'un à l'autre bout.
CLABICE.
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !
ALCIPPE
Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors ; le tour est excellent! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant...
Alcippe , êtes-vous fou ?
ALCIPPE
Je n'ai plus lieu de l'être , A présent que le ciel me fait te mieux connaître. Oui , pour passer la nuit en danses et festin , Être avec ton galant du soir jusqu'au matin ( Je ne parle que d'hier ) , tu n'as point lors de père.
CLABICE.
Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?
ALCIPPE
Ce mystère est nouveau , mais non pas fort secret. Choisis une autre fois un amant plus discret ; Lui-même il m'a tout dit.
CLABICE.
Qui, lui-même?
'. ' - ALCIPPE
T Dorante.
CLABICE.
Dorante !
ALCIPPE
Continue, et fais bien l'ignorante.
CLABICE.
Si je le vis jamais , et si je le connoi!...
ALCIPPE
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi • ? Tu passes , infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils , le jour avec le père * !
CLABICE.
Son père, de vieux temps , est grand ami du mien 5.
' Voilà encore connais ou connai qui rime avec toi. Voilà une nouvelle preuvequ'on prononçait 7e connais, ou bien je connai, en retranchant la lettre s, comme nous prononçons j'aperçois, je vois, loi, roi; tous les oi étaient prononcés comme écrits avec Vo. Aujourd'hui qu'on iirononce je connais, je parais, je verrais, j'aimerais, il est clair qu'il faut un a (V.)
* Celte idée ne serait pas tolérable, s'il n'était question d'une ftte qu'on adonnée. Lethéâlredoit être l'école des mœurs. (V.)
3 On ne dit point de vieux temps, mais dès longtemps, depuis longtemps, de tout temps, toujours, en tout temps, tn tous les temps. (V.)
ALCIPPE
Cette vieille amitié faisait votre entretien? Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre! Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ?
CLABICE.
Alcippe , si je sais quel visage a le fils...
ALCIPPE
La nuit était fort noire alors que tu le vis. Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique, Une collation superbe et magnifique, Six services de rang , douze plats à chacun ! Son entretien alors t'était fort importun? Quand ses feux d'artifice éclairaient le rivage, Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage? Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour ? Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour? T'en ai-je dit assez? Rougis , et meurs de honte!
CLABICE.
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.
ALCIPPE
Quoi! je suis donc un fourbe, un bizarre , un jaloux' ?
CLABICE.
Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous , Alcippe , croyez-moi.
ALCIPPE
Ne cherche point d'excuses ; Je connais tes détours , et devine tes ruses. Adieu : suis ton Dorante , et l'aime désormais; Laisse en repos Alcippe , et n'y pense jamais.
CLABICE.
Écoutez quatre mots.
ALCIPPE
Ton père va descendre.
CLABICE.
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre; Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.
ALCIPPE
Je ne t'écoute point, à moins que m' épouser, A moins qu'en attendant le jour du mariage. M'en donner ta parole et deux baisers en gage ».
' II semljle que l'auteur espagnol n'ait pas tiré assez de parU du mensonge de Dorante sur cette fête. La inéprise d'un page quia pris une femme pour une autre n'a rien d'agréable et de comique. D'ailleurs ce mensonge de Dorante , fait à son rival , devait servir au noeud de la pièce et au dénoùment ; il ne sert qu'a des incidents. (V.)
* Cette indécence ne serait point soufferte aujourd'hui. On demande comment Corneille a épuré le théâtre. C'est que de son temps on allait plus loin : on demandait des baisers , et on en donnait. Celte mauvaise coutume venait de l'usagé ou l'on avait été très-longtemps en France de donner, par respi-ct, un baiser aux dames sur la bouche quand on leur était présenté. Mon taigne dit qu"il est triste pour une dame d'apprêter sa bouche pour le premier mal toiirnc qui viendra à elleavecirois laquais I Les soubrettes se conformèrent à cet usage sur le théâtre. D«