LE MENTEUR , ACTE V, SCENE III
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?
DORANTE
J'ignorerais un point que n'ignore personne , Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?
GÉROXTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,
Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire;
Tout ce que l'un a fait , l'autre le peut défaire ;
Et, dans la lâcheté du vice où je te voi.
Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE
Moi?
GÉRONTE
Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit , et ne le fut jamais, î^st-il vice plus bas? est-il tache plus noire, rius indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion , Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front ?
DORANTE
Qui vous dit que je mens?
GÉRONTE
Qui me le dit, infâme?
Dis-moi , si tu le peux, dis le nom de ta fennne. Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier...
CLiTON, bas, à Dorante.
Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;
Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.
CLITON, bas, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.
GÉRONTE
De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse. Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée! Mais , dis-moi , te portais-je à la gorge un poignard ? Voyais-tu violence ou courroux de ma part? Si quelque aversion t'éloignait de Clarice , Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice? Et pouvais-tu douter que mon consentement
Ne dilt tout accorder a ton contentement. Puisque mon indulgence, au dernier point venue. Consentait ' à tes yeux l'hymen d'une inconnue? Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné : Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte , Et tu n'as eu pour moi respect , amour, ni crainte. Va,je te désavoue.
DORANTE
Eh ! mon père , écoutez.
GÉRONTE
Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
Non , la vérité pure.
GÉRONTE
En est-il dans ta bouche ?
CLITON , bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
DORANTE
Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir
Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir.
De Lucrèce, en un mot : vous la pouvez connaître...
GÉRONTE
Dis vrai : je la connais , et ceux qui l'ont fait naître ; Son père est mon ami.
DORANTE
Mon cœur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment , Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice , Sitôt que je le sus , me parut un supplice ; Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport , Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme ; Et j'avais ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais , si je vous osais demander quelque grâce, A présent que je sais et son bien et sa race , Je vous conjurerais, par les nœuds les plus doux Dont l'affiour et le sang puissent m'unir à vous. De seconder mes vœux auprès de cette belle ; Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.
GÉRONTE
Tu me fourbes encor.
Si vous ne m'en croyez , Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez ; Il sait tout mon secret.
GÉRONTE
Tu ne meurs pas de honte
' Consentir est un verbe neutre qui régit le datif, cVst-àdirc notre préposition à, qui sert île datif. On ne dit pas ronsriilir quelque chose, mais à quelque chose. Dans quehiucs éditions, ou a substitue approuvait à cousculail. (V.)