LA SUITE DU MENTEUR, ACTE III, SCÈNE II
CLITO^.
Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère!
Il va tout renverser si Ton le laisse faire,
Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croit ' ;
Riais surtout ses valets peuvent bien marcher droit :
(Malheureux le premier qui fâchera son maître !
Pour autres cent louis je ne voudrais pas l'être.
DOBANTE.
La chose est sans remède , en soit ce qui pourra :
S'il fait tant le mauvais peut-être on le verra.
Ce n'est pas qu'après tout, Cliton, si c'est sa femme ,
Je ne sache étouffer cette naissante flamme ;
Ce serait lui prêter un fort mauvais secours
Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours -,
D'une belle action j'en ferais une noire.
J'en ai fait mon ami , je prends part à sa gloire ;
Et je ne voudrais pas qu'on pût me reprocher
De servir un brave homme au prix d'un bien si cher.
CLITON
Et s'il est son amant ?
DOHANTE.
Puisqu'elle me préfère.
Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère : Sinon , il a du cœur, il en sait bien les lois , Et je suis résolu de défendre son choix. Tandis , pour un moment trêve de raillerie , Je veux entretenir un peu ma rêverie.
( Il prend le portrait de Mélisse.)
Merveille qui m'as enchanté,
Portrait à qui je rends les armes,
As-tu bien autant de bonté
Comme tu me fais voir de charmes ?
Hélas! au lieu de l'espérer,
Je ne fais que me figurer
Que tu te plains à cette belle ,
Que tu lui dis mon procédé .
Et que je te fus infidèle
Sitôt que je t'eus possédé.
Garde mieux le secret que moi ,
Daigne en ma faveur te contraindre :
Si j'ai pu te manquer de foi ,
C'est m'imiter que de t'en plaindre.
Ta colère en me punissant
Te fait criminel d'innocent;
Sur toi retombent les vengeances...
CLITON, Môtant le portrait.
Vous ne dites , monsieur, que des extravagances , Et parlez justement le langage des fous.
' Tous les éditeurs modernes ont pris ce mot pour un des temps du verbe croître. Se croit pour s'augmente n'est pas français , et cette faute n'existe ni dans les éditions publiées du vivant de Corneille , ni dans celle donnée par son frère.
Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous; Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, Et lui faire des voeux plus courts et plus connnodes.
Adorable et riche beauté.
Qui joins les effets aux paroles.
Merveille qui m'as enchanté Par tes douceurs et tes pistoles , Sache un peu mieux les partager ; Et , si tu nous veux obliger A dépeindre aux races futures L'éclat de tes faits inouïs , Garde pour toi les confitures , Et nous accable de louis.
Voilà parler en homme.
DOBANTE.
Arrête tes saillies.
Ou va du moins ailleurs débiter tes folies. Je ne suis pas toujours d'humeur à t'écouter.
CLITON
Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter; Je ne vous puis souffrir de dire une sottise : Par un double intérêt je prends cette franchise ; L'un vous êtes mon maître, et j'en rougis pour vous ; L'autre, c'est mon talent , et j'en deviens jaloux.
DOBANTE.
Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple.
CLITON
Ne me l'enviez point, le vôtre est assez ample; Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir Le don d'extravaguer, comme à vous de mentir, Comme je ne ments point devant votre excellence. Ne dites à mes yeux aucune extravagance ; N'entreprenez sur moi , non plus que moi sur vous.
DOBANTE.
Tais-toi ; le ciel m'envoie un entretien plus doux : L'ambassade revient.
CLITON
Que nous apporte-t-elle?
DOBANTE.
Maraud, veux-tu toujours quelque douceur nouvelle.^*
CLITON
Non pas , mais le passé m'a rendu curieux ;
.Te lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux '.
' Ces scènes avec Cliton , ces stances sur un portrait , cette parodie des stances par Cliton, peuvent avoir nui à la pièce • ces défauts seraient bien aisés à corriger. (V.)