CLÉ ANDRE, MÉLISSE, LYSK
CLÉANDKE.
Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier, Ma sœur.
' Tout ce qui suit est une allusion au roman de V.htrcc du marquis d'Urfé , roman qui eut en France beaucoup de réputation et de cours sous les rétines de Henri IV et de Louis XIII, et qu'on lisait encon; même dans les beaux jours de Louis XIV, sur la foi de sa réputation. Toutes ces allusions sont toujours froides au théâtre, parce qu'elles uc sont point liées au noud de la pièce; ce nest que de la conversation , ce n'est que de l'esprit , et toute beauté étrangère est un défaut. ■ V.)
MELISSE.
Avec Dorante, avec ce cavalier Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie? Qu'avez-vous fait !
CLÉANDKE.
Un coup dont tu seras ravie.
MÉLISSE
Qu'à cette lâcheté je puisse consentir !
CLÉANDRE
Bien plus , tu m'aideras à le faire mentir.
MÉLISSE
Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte ; Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.
CLÉANDRE
Tu semblés t'en fâcher !
MÉLISSE
Je m'en fiiche pour vous.
D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.
CLÉANDRE
11 est trop généreux , et d'ailleurs la querelle ,
Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle.
Écoute. Nous parlions des dames de Lyon ;
Elles sont assez mal en son opinion :
Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville.
Mais il se l'imagine en beautés fort stérile ,
Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux
La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux.
Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre;
Mais, à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre;
Et comme il ne le peut étant dans la prison ,
J'ai cru par un portrait le inettre à la raison ;
Et, sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire,
Je ne veux que le tien pour le faire dédire.
Me le dénieras-tu , ma sœur, pour un moment.^
MÉLISSE
Vous me jouez, mon frère , assez accortemenl; La querelle est adroite et bien imaginée.
CLÉANDRE
Non , je m'en suis vanté , ma parole est donnée.
MÉLISSE
S'il faut ruser ici , j'en sais autant que vous. Et vous serez bien lin si je ne romps vos coups. Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire; Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.
CLÉANDRE
Eh bien ! je viens de voir ton portrait en ses mains.
MÉLISSE
Et c'est ce qui vous fâche?
Kt c'est dont je me plains.
MÉLISSE
J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire : Votre ordre était exprès,
LA SUITE DU MKNTEUR, ACTE IV, SCÈNE lil.
CLEANDRE.
Quoi ! je le l'ai fait faire ?
MÉLISSE
Ne in'avez-vous pas dit : « Sous ces déguisements
" Ajoute à ton argent perles et diamants? »
Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.
CLÉANDRE
Kli quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose.?
MÉLISSE
Puisqu'il est enrichi de quatre diamants , K'est-ce pas obéir à vos commandements .!*
CLÉANDRE
C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières : Qui donne le portrait promet l'original.
C'est encore votre ordre, ou je m'y connais mal. j\e m'avez-vous pas dit : « Prends souci de me plaire, « Kt vois ce que tu dois à qui te sauve un frère .' » Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous en revancherdois-je moins que mon cœur.? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime. Quand pour vous acquitter je me donne moi-même.?
CLÉANDRE
Certes, pour m' obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Kt prenez un grand soin de bien payer mes dettes : IN on que mes volontés en soient mal satisfaites ; Loin d'éteindre ce feu , je voudrais l'allumer , Qu'il eût de quoi vous plaire, et vouldt vous aimer. Je tiendrais à bonheur de l'avoir pour beau-frère; .l'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire; Et c'est a ce dessein qu'au sortir de prison .le viens de l'obliger à prendre la maison, Afin que l'entretien produise quelques flammes Qui forment doucement l'uuion de vos âmes. iMais vous savez trouver des chemins plus aisés ; Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez , ^ ous pensez l'engager en lui donnant ces gages. Et lui donnez sur vous de trop grands avantages.
Que sera-ce , ma sœur, si , quand vous le verrez , \ ous n'y rencontrez pas ce que vous espérez , Si quelque aversion vous prend pour son visage , Si le vôtre le choque, ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait , donné légèrement , Il érige un trophée à quelque objet charmant ?
MÉLISSE
Sans lavoir jamais vu je connais son courage; Qu'importe après cela quel en soit le visage ? Tout le reste m'en plait ; si le cœur en est haut , Et si l'ame est parfaite , il n'a point de défaut. iXjoutez que vous-même, après votre aventure , Ise m'en avez pas fait une laide peinture ;
Et , comme vous devez vous y connaître mieux , Je m'en rapporte à vous , et choisis par vos yeu\ , N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère; Et si ces faibles traits n'ont point de quoi lui plaire, S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien ; Puisqu'il est généreux , il en usera bien.
CLÉANDRE
Quoi qu'il en soit , ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit , je veux le couronner ; JMais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain , n'en soyez point en peine. Adieu : je vais une heure entretenir Ciimène ' .