ACTE 1, SCENE I
Sou âme impérieuse et prompte à fulminer Ne saurait me haïr jusqu'à m'abandonner : Souvent elle me flatte alors que je l'offense ; Et quand je l'ai poussée à quelque violence , L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets , Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits. Je la plains toutefois; et plus à plaindre qu'elle. Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle, Dont la rigueur la venge , et rejetant ma foi , Me rend tous les mépris que Flavie a de moi. Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne : L'une me persécute , et l'autre me dédaigne ; Je hais qui m'idolâtre , et j'aime qui me fuit , Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice; Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé qui sans discrétion Verse l'antipathie et l'inclination.
Mais puisqu'à d'autres yeux je paraistropaimabîe, Que peut voir Théodore en moi de méprisable.^ Sans doute elle aime ailleurs , et s'impute à bonheur De préférer Didyme au fils du gouverneur.
CLÉOBULE
Comme elle je suis né, seigneur, dans Antioche, Et par les droits du sang je lui suis assez proche; Je connais son courage, et vous répondrai bien Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écoute rien , Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse. Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux En reçoit chaque jour plus de mépris que vous :[mes, IMais quand même ses feux répondraient à vos flara- Qu'une amour mutuelle unirait vos deux âmes, Voyez où cette amour vous peut précipiter, Quel orage sur vous elle doit exciter, Ce que dira Valens , ce que fera Marcelle. Souffrez que son parent vous dise enfin pour elle...
PLA.CIDE.
Ah ! si je puis encor quelc[ue chose sur toi ,
Ne me dis rien pour elle , et dis-lui tout pour moi ;
Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père ;
personnage odieux. Nous ne parlerons plus guère du style; nous nous en tiendrons à l'art de la tragédie. Il n'y a rien de tragique dans cette intrigue ; c'est un jeune homme qui ne veut point de la femme qu'on lui offre , et qui en aime une autre qui ne veut point de lui : vrai sujet de comédie , et même sujet trivial. Nous avons déjà remarqué que les gens peu instruits croient que Racine a gâté le théâtre en y introduisant ces intrigues d'amour; mais il n'y a aucune pièce de Corneille dont l'amour ne fasse l'intrigue : la seule différence est que Racine a traité cette passion en maître, et que Corneille n'a jamais su faire parler des amants , excepté dans le Cid, ou il était conduit par un auteur espagnol. Ce n'est pas l'amour qui domine dans Polyeucte, c'est la victoire que remporte Pauline sur son amant , c'est la noblesse de Sévère. (V.)
Ou que , s'il se rendait d'une humeur trop sévère , L'Egypte où l'on m'envoie est un asile ouvert Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert. Là, saisis d'un rayon des puissances suprêmes , Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes. Quelques noires vapeurs que puissent concevoir Et la mère et la fille ensemble au désespoir, Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes , Sans venir jusqu'à nous crèvera sur leurs têtes , Et nous érigerons en cet heureux séjour De leur rage impuissante un trophée à l'amour.
Parle , parle pour moi , presse , agis , persuade ; Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade ; Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur : Son dédain est peut-être un effet de sa peur ; Et, si tu lui pouvais arracher cette crainte , Tu pourrais dissiper cette froideur contrainte, Tu pourrais... Mais je vois Marcelle qui survient.