‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 767 sur 1093 · IVURCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE, STÉPHANIE · texte numérisé non relu

IVURCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE, STÉPHANIE

MARCELLE

Ce mauvais conseiller toujours vous entretient • !

PLACIDE

Vous dites vrai , madame , il tâche à me surprendre ; Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre.

MARCELLE

II VOUS parle d'aimer?

PLACIDE

Contre mon sentiment.

MARCELLE

Levez , levez le masque , et parlez franchement : De votre Théodore il est l'agent fidèle ; Pour vous mieux engager elle fait la cruelle , Vous chasse en apparence , et , pour vous retenir. Par ce parent adroit vous fait entretenir.

PLACIDE

Par ce fidèle agent elle est donc mal servie : Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie ; Et ce parent adroit en matière d'amour Agit contre son sang pour mieux faire sa cour. C'est , madame , en effet le mal qu'il me conseille ;

' Celte scène de l)ravade entre Marcelle et Placide parait contre toute bicnsianco; c'est une picotcrie liourgeoise, et des bourgeois bien élevés parleraient plus noblement. Marcelle querelle Placide, tandis qu'elle devrait tâcher de lui plaire. Quel rôle désagréable que celui d'une femme qui veut à toute force qu'on épouse sa lille , qui dit des injures Rro.ssiéres à celui dont elle veut faire son gendre , et qui en essuie de plus fortes ! Marcelle dit que Placide a le cœur trop bas pour aimer en bon lieu, qu'il a une âme vile et basse; Placide répond sur le même ton : cela seul devait faire tomber la pièce , qui d'ailleurs est une des plus mal écrites. (V.)

THEODORE, ACTE I, SCENE II. i(i7

Mais j'ai le cœur trop bon pour lui prêter l'oreille.

MARCELLE

Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu.

PLACIDE

L'objet où vont mes vœux serait digne d'un dieu.

MARCELLE

Il est digne de vous , d'une àme vile et basse.

PLACIDE

Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse. Ne blâmez que Flavie : un cœur si bien placé D'une âme vile et basse est trop embarrassé ; D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite , Et me prive d'un bien qui passe mon mérite.

MARCELLE

Avec quelle arrogance osez-vous me parler !

Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler.

C'est de cette arrogance un mauvais témoignage.

Je ne me puis , madame , abaisser davantage.

MARCELLE

Votre respect est rare , et fait voir clairement Que votre humeur modeste aime l'abaissement. Eh bien! puisqu'à présent j'en suis mieux avertie. Il faudra satisfaire à cette modestie; Avec un peu de temps nous en viendrons à bout,

PLACIDE

Vous ne m'ôterez rien , puisque je vous dois tout. Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire.

MARCELLE

Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire

PLACIDE

Je n'en changerai point pour la perte d'un bien Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

MARCELLE

Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte. Mais je saurai punir cette âme trop ingrate ; Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés , Je vous ôterai plus que vous ne me devez.

PLACIDE

La menace est obscure ; expliquez-la , de grâce.

MARCELLE

L'effet expliquera le sens de la menace. Tandis, souvenez-vous , malgré tous vos mépris , Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils : Vous me devez l'Egypte ; et Valens , Antioche.

PLACIDE

Nous ne vous devons rien après un tel reproche. Un bienfait perd sa grâce à le trop publier : Qui veut qu'on s'en souvienne , il le doit oublier.

MARCELLE

Je l'oublierais, ingrat , si pour tant de puissance Je recevais de vous quelque reconnaissance.

PLACIDE

Et je m'en souviendrais jusqu'aux derniers abois,

468 THÉODORE, ACTE I, SCÈNE m.

Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

MARCELLE

Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre?

PLACIDE

Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

MARCELLE

Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu'il reçoit ?

PLACIDE

S'avouanl redevable il rend tout ce qu'il doit.

MARCELLE

Tous les ingrats en foule iront à votre école, l'uisqu on y devient quitte en payant de parole.

.le vous dirai donc plus , puisque vous me pressez : Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.

MARCELLE

Que seriez-vous sans moi ?

PLACIDE

Sans vous ? ce que nous sommes.

Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes; lit mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang Où l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

MARCELLE

Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête?

PLACIDE

Par là votre artifice en fit votre conquête.

MARCELLE

Ainsi de ma faveur vous nommez les effets !

PLACIDE

Un autre ami peut-être aurait bien fait sa paix ; Et si votre faveur pour lui s'est employée^ Par son hymen , madame, il vous a trop payée. On voit peu d'unions de deux telles moitiés ; Et , la faveur à part , on sait qui vous étiez.

MARCELLE

I>' ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence !

PLACIDE

Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

Quoi ! vous tranchez ici du nouveau gouverneur ?

PLACIDE

De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

MARCELLE

Considérez donc mieux quelle main vous y porte ; I/hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

PLACIDE

Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi , Reprenez votre Egypte , et me laissez à moi.

MARCELLE

Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

PLACIDE

Plus je reçois d'honneurs , moinsje dois être esclave.

MARCELLE

Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.

PLACIDE

Je le conserverai , madame , avec grand soin ;

Et votre grand pouvoir en chassera la vie

Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

MARCELLE

J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

PLACIDE

Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

Je joindrai de si près l'effet à la menace , Que sa perte aujourd'hui me quittera la place.

PLACIDE

Vous perdrez aujourd'hui...?

MARCELLE

Théodore à vos yeux.

M'entendez-vous , Placide ? Oui , j'en j ure les dieux Qu'aujourd'hui mon courroux , armé contre son cri- Au pied de leurs autels en fera ma victime. [me ,

PLACIDE

Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels Que je la vengerai jusque sur leurs autels. Je jure plus encor, que, si je pouvais croire Que vous eussiez dessein d'une action si noire , Il n'est point de respect qui pût me retenir D'en punir la pensée et de vous prévenir; Et que , pour garantir une tête si chère , Je vous irais chercher jusqu'au lit de mon père. M'entendez-vous, madame? Adieu. Pensez-y bien. N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien ; Autrement ce beau sang en fera verser d'autre , Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre.

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