VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE
MARCELLE
Eh quoi ! pour la punir.
Quand le crime est constant, qui vous peut retenir ?
VALENS
Agrér?z-vous le choix que je fais d'un supplice.?
MARCELLE
J'agrérai tout, seigneur, pourvu qu'elle périsse : Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger.
VALENS
Ah ! que vous savez mal comme il se faut venger ' !
MARCELLE
Je ne suis point cruelle , et n'en veux à sa vie Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie. Otez-nous cet obstacle à nos contentements ; Mais en faveur du sexe épargnez les tourments ; Qu'elle meure , il sufiQt.
VALENS
Oui , sans plus de demeure , Pour l'intérêt des dieux je consens qu'elle meure : Indigne de la vie, elle doit en sortir; Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir. Quoi ! madame, la perdre est-ce gagner Placide ? Croyez-vous que sa mort le change , ou l'intimide? Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux. Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux ? Ah! ne vous flattez point d'une espérance vaine : En cherchant son amour vous redoublez sa haine; Et dans le désespoir où vous l'allez plonger, Loin d'en aimer la cause , il voudra s'en venger. Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée , Sortant des tristes nuits oti vous l'aurez jetée ,
• Ce ne sont plus , on l'a déjà dit , les expressions que nous examinons : il faut plaindre ici la faiblesse de l'esprit humain ; c'est l'auteur de Cinna qui met dans la tète d'un Romain qu'on ne doit se venger d'une princesse qu'en l'envoyant dans un mauvais lieu ; et c'est à sa femme qu'il tient ce langage ! Au reste, on doute fort que cette aventure soit vraie; ces contes qu'on nous fait de jeunes et belles chrétiennes condamnées à la prostitution sont l'opposé des mœurs et des lois romaines : une nation qui condamnait les vestales à être enterrées toutes vives pour une fail)lesse n'avait garde de permettre qu'on prostituât des princesses à des soldats, pour cause de religion. On pourrait mettre un événement au théâtre, si, sans être vrai, il avait été vraisemblable; mais il faudrait surtout qu'il fût noble et tragique: celui-ci est faux, ridicule et abomin;ible ; il est tiré de ces légendes qui sont la honte de l'esprit humain. (V.)
Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur Qui feront de sa haine une aveugle fureur : Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende. Son âme est violente, et son amour est grande : Verser le sang aimé ce n'est pas l'en guérir; Et le désespérer ce n'est pas l'acquérir '.
MARCELLE
Ainsi donc vous laissez Théodore impunie?
VALENS
Non , je la veux punir, mais par l'ignominie ; Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux , Rendre cette chrétienne indigne de ses feux.
MARCELLE
Je ne vous entends point.
Contentez-vous, madame, Que je vois pleinement les désirs de votre âme. Que de votre intérêt je veux faire le mien. Allez , et sur ce point ne demandez plus rien. Si je m'expliquais mieux, quoique son ennemie, Vous la garantiriez d'une telle infamie ; Et quelque bon succès qu'il en faille espérer. Votre haute vertu ne pourrait l'endurer. Agréez ce supplice, et sans que je le nomme , Sachez qu'assez souvent on le pratique à Rome ; Qu'il est craint des chrétiens, qu'il plaît à l'empereur, Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur, Et que ce digne objet de votre juste haine Voudrait de mille morts racheter cette peine.
MARCELLE
Soit que vous me vouliez éblouir ou venger. Jusqu'à l'événement je n'en veux point juger ; Je vous en laisse faire. Adieu : disposez d'elle; Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle , Et que si vous trompez un si juste courroux , Je me saurai bientôt venger d'elle et de vous *.
' Comme si on ne désespérait pas ce Placide en envoyant au
b une lille respectable qu'il veut épouser ! Valens ne savait-i'
pas qu'on peut , avec le temps , pardonner le meurtre , et qu'on ne pardonne jamais les affronts? (V.) — Dans une petite pièce contre Scudéri, qui est placée à la suite des observations sur le Cid, Comeilleavait employé le mot que Voltaire emploie ici, et qu'il répète plusieurs fois avec complaisance dans le cours de ces remarques. Voltaire, qui lui reproche assez durement cette indécence, qui peut-être n'en était pas une du temps de Corneille, aurait du n'y pas tomber lui-même. Ajoutez qu'une petite pièce de dix ou douze vers, échappée à ce grand homme dans un moment d'humeur, pouvait n'être pas recueillie, que môme elle ne méritait pas de l'être, et que, selon toute apparence, l'intenlion de Corneille n'était pas qu'elle le fût : au lieu que le commentaire de Voltaire est entre les mains de tout le monde. (P.)
* Voilà une impertinente créature ; elle menace son mari qui veut la venger : si elle n'entend point de quoi il s'agit, c'est une grande sotte. (V.)