‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 792 sur 1093 · THÉODORE, ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

THÉODORE, ACTE IV, SCÈNE III

PLACIDE

Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie!

PAULIN

Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.

PLACIDE

Qu'on la bannisse ou non , je la verrai toujours.

PAULIN

Quel fruit de cette vue espèrent vos amours?

PLACIDE

Le temps adoucira cette âme rigoureuse.

PAULIN

Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse.

PLACIDE

Sans doute elle aura peine à me laisser périr.

PAULIN

Qui le peut espérer devait la secourir.

Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire.

PAULIN

Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire.

PLACIDE

Non , non , il faut parler avec sincérité , Et louer hautement sa générosité.

PAULIN

Si vous me l'ordonnez , je loilrai donc sa rage, [ge ? Mais depuis quand, seigneur, changez-vous de coura- Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur? Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur?

PLACIDE

A h ! je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre.

PAULIN

Je ne sais pas, seigneur, ce qu'on vous fait entendre, Ou quel puissant motif retient votre courroux; Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous.

PLACIDE

Quoi ! Marcelle en effet ne l'a pas garantie?

PAULIN

A peine d'avec vous, seigneur, elle est sortie. Que rame tout en feu , les yeux étincelants , Rapportant elle-même un ordre de Valens , Avec trente soldats elle a saisi la porte , «Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte. . .

PLACIDE

0 dieux ! jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer. Et pour en recevoir avec tant d'insolence De tant de lâcheté la digne récompense ! ]\lon cœur avait déjà pressenti ce malheur. Mais achève , Paulin , d'irriter ma douleur; Et, sans m'entretenir des crimes de Marcelle , Dis-moi qui je me dois immoler après elle, Et sur quels insolents, après son châtiment, Doit choir le reste affreux de mon ressentiment.

PAULIN

Armez-vous donc , seigneur, d'un peu de patience , Et forcez vos transports à me prêter silence. Tandis que le récit d'une juste rigueur Peut-être à chaque mot vous percera le cœur. Je ne vous dirai point avec quelle tristesse A ce honteux supplice a marché la princesse : Forcé de la conduire en ces infâmes lieux , De honte et de dépit j'en détournais les yeux ; Et pour la consoler ne sachant que lui dire, Je maudissais tout bas les lois de notre empire; Et vous étiez le dieu que, dans mes déplaisirs , En secret pour les rompre invoquaient mes soupirs.

PLACIDE

Ah ! pour gagner ce temps on charmait mon courage D'une fausse promesse , et puis d'un faux message ; Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité! Ne fais plus de reproche à ma crédulité, Et poursuis.

PAULIN

Dans ces lieux à peine on l'a traînée, Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée ; Tous courent à la proie avec avidité ; Tous montrent à l'envi même brutalité.

Je croyais déjà voir de cette ardeur égale Naître quelque discorde à ces tigres fatale , Quand Didyme...

Ah! le lâche! ah île traître!

PAULIN

Écoutez.

Ce traître a réuni toutes leurs volontés ; Le front plein d'impudence , et l'œil armé d'audace : « Compagnons , a-t-il dit , on me doit une grâce ; « Depuis plus de dix ans je souffre les mépris « Du plus ingrat objet dont on puisse être épris : « Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense , « Mais de tant de rigueurs la première vengeance : « Après , vous punirez à loisir ses dédains. » Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains ■ ; Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance. Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance , Soit que son or pour lui fît un si prompt effort , Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord ; Il entre sans obstacle.

PLACIDE

Il y mourra, l'infâme!

Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme,

• Comment a-t-on pu hasarder un tel récit sur le théâtre tragique? Ce Didyme, à la vérité, n'entre dans ce mauvais lieu qu'avec une louable intention ; mais le récit fait le même effet que si Didyme n'était qu'un débauché. Ce n'est pas la peine de pousser plus loin nos remarques : plaignons tout esprit ahan. donné à lui-même, et n'en estimons pas moins l'àme du grand Pompée et celle de Cinna. (V.)

THÉODORE, ACTE IV, SCÈNE IV

Viens voir de ma colère un juste et prompt effet Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait , Confondre son triomphe aveeque son supplice.

PAULIN

Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice : Didyme en est sorti.

PLACIDE

Quoi! Paulin, ce voleur A déjà par sa fuite évité ma douleur!

PAULIN

Oui ; mais il n'était plus , en sortant , ce Didyme

Dont l'orgueil insolent demandait sa victime;

Ses cheveux sur son front s'efforçaient de cacher

La rougeur que son crime y semblait attacher,

Et le remords de sorte abattait son courage ,

Que même il n'osait plus nous montrer son visage;

L'œil bas, le pied timide , et le corps chancelant,

Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant.

A peine il est sorti , que la fière insolence

Du soldat mutiné reprend sa violence;

Chacun, en sa valeur mettant tout son appui ,

S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui ;

On se pousse , on se presse , on se bat , on se tue .

J'en vois une partie à mes pieds abattue.

Au spectacle sanglant que je m'étais promis,

Cléobule survient avec quelques amis ,

Met l'épée à la main , tourne en fuite le reste,

Entre...

PLACIDE

Lui seul?

PAULIN

Lui seul.

PLACIDE

Ah ! dieux ! quel coup funeste !

PAULIN

Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer.

PLACIDE

Dis , dis qu'il est entré pour la déshonorer, Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine , Veut qu'après un rival un ami m'assassine. Le traître! Mais, dis-moi , l'en as-tu vu sortir? Montrait-il de l'audace ou quelque repentir? Qui des siens l'a suivi?

PAULIN

Cette troupe fidèle M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle : Je n'ai rien vu de plus; mais, loin de le blâmer, Je présume...

PLACIDE

Ah ! je sais ce qu'il faut présumer.

Il est entré lui seul.

PAULIN

Ayant si peu d'escorte , C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte;

Et si là tous ensemble il ne les edt laissés, Assez facilement on les aurait forcés.

iNIais le voici qui vient pour vous en rendre compte : A son zèle , de grâce , épargnez cette honte ' .

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