CLÉOPATRE, LAONICE
CLÉOPATBE.
Laonîce, vois-tu que le peuple s'apprête Au pompeux appareil de cette grande fête • ?
LAONICE
La joie en est publique , et les princes tous deux Des Syriens ravis emportent tous les vœux ; L'un et l'autre fait voir un mérite si rare , Que le souhait confus entre les deux s'égare ^ ; Et ce qu'en quelques-uns on voit d'attachement ^ N'est qu'un faible ascendant d'un premier mouvement 4. Ils penchent d'un côté, prêts à tomber de l'autre ^ : Leur choix pour s'affermir attend encor le vôtre ; Et de celui qu'ils font ils sont si peu jaloux , Que votre secret su les réunira tous.
CLÉOPATBE.
Sais-tu que mon secret n'est pas ce que l'on pense?
LAONICE
J'attends avec eux tous celui de leur naissance.
CLÉOPATRE
Pour un esprit de cour, et nourri chez les grands , Tes yeux dans leurs secrets sont bien peu pénétrants''. Apprends, ma confidente, apprends à me connaître.
Si je cache en quel rang le ciel les a fait naître 7, Vois , vois que , tant que l'ordre en demeure douteux , Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux : Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende , De crainte de le perdre aucun ne le demande; Cependant je possède, et leur droit incertain
' S'apprête à l'appareil est encore un barbarisme. (V.)
ï Le SDuhait confus n'est pas français. (V.)
3 Cela forme un concours de syllabes trop dures. (V.)
4 N'est qu'un faihie ascendant d'un premier mouvement
est impropre; l'ascendant yeut dire la supériorité; un mouvement n'a pas d'ascendant : on ne peut s'exprimer ni avec moins d'élégance , ni avec moins de correction , ni avec moins de netteté. (V.)
5 Ils penchent d'un côté, prêts à tomlier de l'autre,
ne signifie pas ce que l'auteur veut dire, se déclarer pour un des deux princes : le mot de tom^ytre.st impropre; il ne signilie jamais qu'une chute, excepté dans celte phrase, je tombe d'accord. (V.)
" Pour un esprit de cour, et nourri chez les grands , Tes yeux dans leurs secrets sont hicn peu pénétrants
n'est pas le langage d'une reine. Esprit de cour est une expression bourgeoise; d'ailleurs pourquoi Cléopàtre dit-c^lle tout cela à sa conlidenle?elle ne l'emploie à rien; et, pour une si grande politique, Cléopàtre parait bien imprudente de dire ainsi son secret inutilement. (V.)
7 C'est ainsi qu'on s'exprimerait si on voulait dire qu'ils ignorent leurs parents; mais je cache leur ranri n'(;xprime pas je cache qui des deux a le droit d'aînesse, et c'est ce dont il s'agit. (V.)
Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main ' : Voilà mon grand secret. Sais-tu par quel mystère Je les laissais tous deux en dépôt chez mon frère ' }
LAONICE
J'ai cru qu'Antiochus les tenait éloignés Pour jouir des États qu'il avait regagnés.
CLÉOPATRE
Il occupait leur trône , et craignait leur présence, Et cette juste crainte assurait ma puissance. Mes ordres en étaient de point en point suivis Quand je le menaçais du retour de mes fils : Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère ^ , Quoi qu'il me pWt oser, il n'osait me déplaire ^ ; Et content malgré lui du vain titre de roi , S'il régnait au lieu d'eux, ce n'était que sous moi.
Je te dirai bien plus. Sans violence aucune ^ J'aurais vu Nicanor épouser Rodogune, Si , content de lui plaire et de me dédaigner, Il eût vécu chez elle en me laissant régner. Son retour me fâchait plus que son hyménée ^ , Et j'aurais pu l'aimer s'il ne l'eût couronnée 7. Tu vis comme il y fit des efforts superfius : Je fis beaucoup alors , et ferais encor plus » S'il était quelque voie , infâme ou légitime , Que m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrît le crime 9,
' Je possède demande un régime : jouir est neuire quelquefois ; ;wsstrfc?- ne l'est pas; cependant je crois que cette hardiesse est très-permise , et fait un bel effet. (V.)
=* Il semble que Cléopàtre se fasse un petit plaisir de faire valoir ses méchancetés à une fille qu'elle regarde comme un esprit peu éclairé. On ne doit jamais faire de conlidences qu'à ceux (|ui peuvent nous servir dans ce qu'on leUr confie, ou à des amis qui arrachent un secret. (V.)
3 Ce foudre peut-il convenir à des enfants en bas âge? (V.)
4 Toute répétition qui n'enchérit pas doit être évitée. (V.)
5 Cet aucune à la lin d'un vers n'est toléré que dans la comédie. On peut voir une chose sans colère, sans dépit, sans ressentiment; le mot de violence n'est pas le mot propre. (V.)
^ Ce mot fâcher ne doit jamais entrer dans la tragédie. (V.)
7 II ne l'a point couronnée, il a voulu la couronner; ou, s'il l'a épousée en effet, Rodogune veut donc époUser le fils de son mari : cette obscurité n'est point éclaircie dans la pièce. (V.) — Cette prétendue obscurité n'existe que pour ceux qui auraient lu la pièce sans aucune attention. Relisez ( acte I , scène VI ) le récit de Laonice à Timagène : il est évident que Nicanor voulait épouser Rodogune, sous les yeux même d(^ Cléopàlre, et déshériter en même temps les fils (ju'il avait eus d'elle; mais il périt alors, ou de la main de Cléopàtre, ou dans une embûche qu'elle lui avait dressée. (P.)
8 II y fit des efforts; je fis beaucoup alors, et ferais encor plus. Que de négligences! (V.)
9 Infâme est trop fort. Un défaut trop commun nu théâtre, avant Racine, était de faire parler les méchaids princes comme on parle d'eux , Av. leur faire dire qu'ils sont méchanis, exécrables ; cela est trop éloigné de la nature. De plus , comment une voie infâme est-elle enseignée par la gloire ?.elle peut l'être par l'ambition. Enfin quel intérêt a Cléopàtre de dire tant de mal d'elle-même? (V.) — La voie légitime estcelUi que lui en.seignerail lu gloire; l'autre est celle que lui ouvrirait le crime. Corneille a voulu s'exprimer avec précision, mais l'emploi des mois
506 RODOGUNE; ACTE II, SCENE II
Qui me pîlt conserver un bien que j'ai chéri Jusqu'à verser pour lui tout le sang d'un mari '. Dans l'état pitoyable où m'en réduit la suite ', Délices de mon cœur, il faut que je te quitte ^ ; On m'y force , il le faut : mais on verra quel fruit 4 En recevra bientôt celle qui m'y réduit. L'amour que j'ai pour toi tourne en haine pour elle ^ : Autant que l'un fut grand l'autre sera cruelle ^ ; Et , puisqu'en te perdant j'ai sur qui m'en venger, Ma perte est supportable, et mon mal est léger 7.
LAOMCE.
Quoi ! vous parlez encor de vengeance et de haine Pour celle dont vous-même allez faire une reine ^ !
CLÉOPATBE.
Quoi ! je ferais un roi pour être son époux , Et m'exposer aux traits de son juste courroux! Wapprendras-tu jamais, âme basse et grossières, A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire? Toi qui connais ce peuple , et sais qu'aux champs de Mars Lâchement d'une femme il suit les étendards ; Que, sans Antiochus, Tryphon m'eût dépouillée; Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée '° ; Ne saurais-tu juger que si je nomme un roi ,
nous parait exact. Nous pensons cependant , comme Voltaire , (ju'/«/(i?ne passe la mesure, et que Cléopàtre fait ici, sans nécessité, d'étranges conlidences. (P.)
' Ce pour lui gâte la phrase, aussi bien que le que , qui. Verser du sang pour un bien ! (V.)
* C'est la suite du sang qu'elle a versé ; cela n'est pas net , et cet en n'est pas heureusement placé. (V.)
3 Ce sont des expressions faites pour la tendresse, et non pour le trône. Un amour du trône qui se tourne en haine pour Rodogune , et l'un qui est grand, l'autre cruelle; tout cela n'est nullement dans la nature , et l'expression n'en vaut pas mieux que le sentiment. (V.)
4 Ne faudrait-il pas expliquer comment elle est forcée à résigner la couronne , puisqu'elle vient de dire qu'elle n'a rien à craindre , que le péril est passé? ne devrait-eUe pas dire seulement: on l'exige, je l'ai promis?
5 L'amour du trône fait sa haine pour Rodogune, mais ne tourne point en haine. (V.)
^ La poésie n'admet guère ces l'un et Vautre.
7 Comment peut-elle dire que la perte d'un rang qui la rend forcenée lui sera supportable? (V.)
8 La particule pour ne peut convenir à vengeance: on n'a point de vengfvince pour quelqu'un. (V.) — La particule poj<r s'applique tres-blen au mot de haine qui la précède immédiatement , et c'en est assez pour l'exaclilude de la phrase. Racine et Boileau en offriraient une foule d'exemples. (P.)
9 Ce n'est point cette conlidente qui est grossière ; n'est-ce pas Cléopàtre qui semble le devenir en parlant à une dame de sa cour comme on parlerait à une servante dont l'imbécillité mettraiten colère? et ici c'est une reine qui contie des crimes à une dame épouvantée de cette confidence inutile; elle appelle cette dame grossière : en vérité , cela e^t dans le goût de la comtesse d'Escarbagnas qui appelle sa femme de chambre bouvière.
'o 11 semble que ce soit l'ardeur d'Antiochus; il s'agit de celle du peuple. Et qu'est-ce qu'une ardeur réveillée sous quel- 'lu'un? (V.)
C'est pour le commander, et combattre pour moi • ? .T'en ai le choix en main avec le droit d'aînesse » , Et puisqu'il en faut faire une aide à ma faiblesse ^ , Que la guerre sans lui ne peut se rallumer 4, J'userai bien du droit que j'ai de le nommer. On ne montera point au rang dont je dévale ^ , Qu'en épousant ma haine au lieu de ma rivale ^ : Ce n'est qu'en me vengeant qu'on me le peut ravir7 -, Et je ferai régner qui me voudra servir.
LAONICE
Je vous connaissais mal 8.
CLÉOPÀTRE.
Connais-moi tout entière ?>.
Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière , Ce ne fut ni pitié , ni respect de son rang, Qui m'arrêta le bras , et conserva son sang. La mort d'Antiochus me laissait sans armée, Et d'une troupe en hâte à me suivre animée , Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours"» M'exposaient à son frère , et faible et sans secours " . Je me voyais perdue à moins d'un tel otage : Il vint , et sa fureur craignit pour ce cher gage; Il m'imposa des lois , exigea des serments , Et moi , j'accordai tout pour obtenir du temps. Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire : J'en obtins , et je crus obtenir la victoire. J'ai pu reprendre haleine, et sous de faux apprêts...
• On commande une armée , on commande à une nation ; on ne commande point un homme, excepté lorsqu'à la guerre un homme est commandé par un autre pour être de tranchée, pour aller reconnaître , pour attaquer. Pour le commander cl combattre n'est pas français : elle veut dire pour que je lui commande, et qu'il combatte pour moi; ces deux pour font un mauvais effet. (V.)
2 Avoir un choix en main n'est ni régulier ni noble. (V.)
3 Une aide à ma faiblesse est du style familier. (V.)
4 Sans lui; elle entend : sans que je fasse un roi. (V.)
5 Dévaler est trop bas ; mais il était encore d'usage du temp." de Corneille. (V.)
S Epouser une haine au lieu d'une femme est un jeu de mots , une équivoque qu'il ne faut jamais imiter. (V.)
7 Ce le se rapporte au rang, qui est trop loin. (V.)
8 Ce mot devrait , ce semble , faire rentrer Cléopàtre en ellemême, et lui faire sentir quelle imprudence elle commet d'où vri* sans raison une àme si noire à une personne qui en est effrayée. (V.)
9 Connais - moi tont entière
parait d'une femme qui veut toujours parler, et non pas d'une reine habile; car quel intérêt a-t-elle à vouloir se donner pour un monstre à une femme étonnée de ces étranges aveux? (V.)
ïo Phrase obscure, et qui n'est pas française; on ne sait si sa vengeance les a fait périr, ou s'ils sont morts en voulant la venger; et beaucoup d'une troupe n'est pas français. (V.)
' ' Quel était ce frère? on ne l'a point dit. Voilà, je crois, bien des fautes, et cependant le caractère de Cléopàtre est imposant, et excite un très-grand intérêt de curiosité : le spectateur est comme la confidente; il apprend de moment en moment des choses dont il attend la suite. (V.)
RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE lil.
]\rais voici mes deux fils que j'ai mandés exprès. ! '.coûte, et tu verras quel est cet hyménée Où se doit terminer cette illustre journée.