‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 822 sur 1093 · SÉLEUCUS, ANTIOCHUS · texte numérisé non relu

SÉLEUCUS, ANTIOCHUS

SÉLEUCUS

Est-il une constance à l'épreuve du foudre Dont ce cruel arrêt met notre espoir en poudre • ?

ANTIOCHUS

Est-il un coup de foudre à comparer aux coups Que ce cruel arrêt vient de lancer sur nous ?

SÉLEUCUS

O haines , ô fureurs dignes d'une Mégère! O femme , que je n'ose appeler encor mère! Après que tes forfaits ont régné pleinement, Ne saurais-tu souffrir qu'on règne innocemment? Quels attraits penses-tu qu'ait pour nous la couronne, S'il faut qu'un crime égal par ta main nous la donne ? Et de quelles horreurs nous doit-elle combler, Si pour monter au trône il faut te ressembler ?

ANTIOCHUS

Gardons plus de respect aux droits de la nature , Et n'imputons qu'au sort notre triste aventure : Nous le nommions cruel , mais il nous était doux Quand il ne nous donnait à combattre que nous. Confidents tout ensemble et rivaux l'un de l'autre, Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre ; Cependant , à nous voir l'un de l'autre rivaux , Nous ne concevions pas la moitié de nos maux.

SÉLEUCUS

Une douleur si sage et si respectueuse.

Ou n'est guère sensible , ou guère impétueuse ,

Et c'est en de tels maux avoir l'esprit bien fort

' Voilà donc encore un foudre dont un arrêt met un espoir en poudre; et Antioclius répond par écho à cette figure incohérente : nouvelle preuve du peu de soin qu'on prenait alors de châtier son style. Despréaux est le premier qui ait appris comment on doit toujours parler en vers. La douleur respectueuse d'Antiochus est aussi contraire à l'histoire qu'à la poUtique ordinaire des princes. Plusieurs ont fait enfermer leurs mères pour de bien moindres crimes. Cléopàtre vient d'avouer à ses enfants qu'elle a assassiné leur père ; elle veut les forcer à assassiner leur maîtresse ; elle doit être à leurs yeux inliniment plus coupable que Clytemnestre ne le fut pour Oreste. Est-ce là le cas de dire, j'ame ma mère? Mais ce sentiment d'amour respectueux pour une mère est si profondément gravé dans tous les cœurs bien faits, que tous les spectateurs pensent comme Anliochus. Telle est la magie de la poésie ; le poêle tient les cœurs dans sa main : il peut , s'il veut , peindre Âutiochus comme un Oreste, et alors le public s'intéressera à sa vengeance; il peut le peindre comme un prince sévère et juste , qui , pour le bien de son État , veut ôter le gouvernement à une femme homicide , le fléau de ses sujets , alors les spectateurs applaudirontà sa justice ; il peut le peindre soumis , respectueux , attaché à sa mère autant i|u'indigné, et alors le public partage les mêmes sentiments. Celle dernière situation est la seule convenable à la construction de celle tragédie, d'autant plus (lu'Antlochus est représenté comme un jeune homme soumis ; mais aussi son caractère est sans force. (V.)

D'en connaître la cause , et l'imputer au sort. Pour moi, je sens les miens avec plus de faiblesse; Plus leur cause m'est chère, et plus l'effet m'en blesse : Non que pour m'en venger j'ose entreprendre rien ; Je donnerais encor tout mon sang pour le sien : Je sais ce que je dois ; mais dans cette contrainte, Si je retiens mon bras , je laisse aller ma plainte ; Et j'estime qu'au point qu'elle nous a blessés, Qui ne fait que s'en plaindre a du respect assez. Voyez-vous bien quel est le ministère infâme Qu'ose exiger de nous la haine d'une femme ? Voyez-vous qu'aspirant à des crimes nouveaux , De deux princes ses fils elle fait ses bourreaux.' Si vous pouvez le voir, pouvez-vous vous en taire.?

ANTIOCHUS

Je vois bien plus encor, je vois qu'elle est ma mère; Et plus je vois son crime indigne de ce rang ', Plus je lui vois souiller la source de mon sang. J'en sens de ma douleur croître la violence ; Mais ma confusion m'impose le silence.

Lorsque dans ses forfaits sur nos fronts imprimés Je vois les traits honteux dont nous sommes formés '. Je tâche à cet objet d'être aveugle ou stupide; J'ose me déguiser jusqu'à son parricide ; Je me cache à moi-même un excès de malheur Où notre ignominie égale ma douleur; Et , détournant les yeux d'une mère cruelle , J'impute tout au sort qui m'a fait naître d'elle.

Je conserve pourtant encore un peu d'espoir : Elle est mère , et le sang a beaucoup de pouvoir; Et le sort l'eût-il faite encor plus inhumaine , Une larme d'un fils peut amollir sa haine ^.

SÉLEUCUS

Ah ! mon frère , l'amour n'est guère véhément

Pour des fils élevés dans un bannissement ,

Et qu'ayant fait nourrir presque dans l'esclavage

Elle n'a rappelés que pour servir sa rage.

De ses pleurs tant vantés je découvre le fard 4 ;

Nous avons en son cœur vous et moi peu de part :

» Ce mot de rang ne convient point à mère : on n'a point le rang de mère comme on a le rang de reine. (V.)

2 On n'est point formé de traits, et les forfaits ne s'impriment point sur le front. (V.)

3 II n'est peut-être pas bien naturel qu'Autiochus dise qu'une larme peut changer le cœur de Cléopàtre , après qu'elle lui a proposé de sang-froid le plus grand des crimes; mais ce contraste du caractère d'Antiochus avec celui de Séleucus est si beau, qu'on aime cette petite illusion que se fait le cœur vertueux d'Antiochus. (V.)

4 Le fard cZes^jZewrs est des plus impropres. On peut demander pourquoi on a dit avec succès le faste desphurs, pour exprimer l'ostentation d'une douleur étudiée , et que le mot de fard n'est pasrecevable : c'est qu'en effet il y a de l'ostentation, du faste , dans l'appareil d'une douleur qu'on étale ; mais ou ne peut mettre réellement du fard sur des larmes : cette ligure n'est pas juste, parce qu'elle n'est pas vraie. (V.)

RODOGUNE, ACTE ITI, SCÈNE H

Elle fait l)ien sonner ce grand amour de mère ' ; Riais elle seule enfin s'aime et se considère ; Et, quoi que nous étale un langage si doux , Elle a tout fait pour elle , et n'a rien fait pour nous. Ce n'est qu'un faux amour que la haine domine ; Nous ayant embrassés , elle nous assassine , En veut au cher objet dont nous sommes épris , Nous demande son sang , met le trône à ce prix. Ce n'est plus de sa main qu'il nous le faut attendre ; Il est, il est à nous, si nous osons le prendre. Notre révolte ici n'a rien que d'innocent ; Il est à l'un de nous , si l'autre le consent * : Régnons, et son courroux ne sera que faiblesse; C'est l'unique moyen de sauver la princesse. Allons la voir, mon frère , et demeurons unis , C'est l'unique moyen de voir nos maux finis. Je forme un beau dessein que son amour m'inspire-, Riais il faut qu'avec lui notre union conspire : Notre amour, aujourd'hui si digne de pitié , Ne saurait triompher que par notre amitié.

ANTIOCHUS

Cet avertissement marque une défiance

Que la mienne pour vous souffre avec patience.

Allons , et soyez sûr que même le trépas

Ne peut rompre des nœuds que l'amour ne rompt pas

SU

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