‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 827 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ANTIOCIÏUS, SÉLEUCUS-

ANTIOCHUS

Hélas ! c'est donc ainsi qu'on traite Les plus profonds respects d'une amour si parfaite ' !

SÉLEUCUS

Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.

ANTIOCHUS

Elle fuit , mais en Parthe , en nous perçant le çcjùm^' ^•

SÉLEUCUS

Que le ciel est injtisiei Une âme si cruelle Méritait notre mère, et devait naître d'ellç.

ANTIOCHUS

Plaignons-nous sans blasphème ■*.

SÉLEUCUS

Ah! que vous me gcnci:

Par cette retenue où vous vous obstinez ! Faut-il encor régner.' faut-il rain;.er encore?

ANTIOCHUS

Il faHt^us de respect pour ceîle qu'on adorée

«ÉLEUCUS.

C'est ou d'elle ou du trône être ardemment épris , Que vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix ^.

ANTIOCHUS

C'est et d'elle et de lui tenir bien peu de compte 7 ,

' Adieu, après une pareille proposition! observez qu'elle ii'a pas dit un seul mot de la seule chose qui pourrait en quelque façon lui faire pardonner celte horreur insensée ; elledevait leur dire au moins : Cléopdtre vous a demandé ma iclc; ma sûreté me force, à vous demander la. sienne. (V.)

^ Est-ce ici le temps de se plaindre qu'on a mal reçu les profonds respects de l'amour, quand il s'agitd'un parricide? (Y.)

3 Ce vers a toujours été regardé comme un jeu d'esprit qui diminue l'horreur de la situation. On dit que les Prrthes lançaient (^:sfltehps e,5 fuyant ; mais ce' n'est pas parce que Rodofiune sort qu'elle affiigp ces princes; .c'est parce qu'elle leur a fait auparavant une proposition affreijse, q^ii n'a rien de commun avec la manière dont les Parthes comljattaient. (.V.)

4 Necroirait-on pasenlendrc un héros de roman qui traifesa maîtresse de divinité? (V.)

5 Peut-on employer ces idées et ces expressions de roman dans un moment si terrible? il n'y a rien de si plat et ne si mauvaisque ce vers. (V.) — Le vers n'est pas tragique ; il convient mal à la situation : mais Voltaire ne devait-il pas s'exprimer moins durement? la bienséance n'est-elle pas blessée? Nous ne nous permettrions pas, en parlant d'un mauvais >ers de Voltaire, d'écrire qu'il n'y a rien de si plat. (P.)

*"' On ne sait , par la construction , si c'est au prix du sang ({^^ sa mère. (V.)

7 Lui se rapporte au (lône ; mais on ne se sert pas de ce pronom pour les choses inanimées. Ces vers jettent de l'ob.scurilé tlansle dialogue : tenir bien peu de romple d'un Irûne, termes '!"uae prose rampante. (V.)

Que faire une révolte et si pleine et si prompte '.

SÉLEUCUS

Lorsque l'obéissance a tant d,'impiétc , La révolte devient une nécessité.

ANTIOCHUS

La révolte, mon frère, est bien précipitée *

Quand la loi qu'elle rompt peut-être rétractée ^ ;

Et c'est à nos désirs trop de témérité ^

De vouloir de tels biens avec facilité :

Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire ;

Pour gagner un triomphe il faut une victoire ^.

Mais que je tache en vain de flatter nos tourments!

Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements ''.

Leur e.xcès à mes yeux paraît un noir abîme:

Ou la haine s'apprête à couronner le crime ,

Où la gloire est sans nom , la vertu sans honneur,

Où sans un parricide il n'est point de bonheur ;

Et voyant de ces maux l'épouvantable image.

Je me sens affaiblir quand je vous encourage;

.Te frémis , je chancelle ; et mon cœur abattu

Suit tantô,i ça douieur, e; tantôt sa vertu.

IVIon frire , pardonnez à des discours sans suite ,

Qui font trop voir le trouble où mon Ame est réduite.

SliLEUCUS.

J'en ferais comme vous , si mon esprit troublé *•

Ne secouait le joug dont il est accablé.

Dans ^non ambition , dans l'ardeur de ma flamme ,

' Faire une révolte contre une femme qui a imaginé ([uel<|uo chose de si noir! cette expression ne serait pas pardonnéc à Céladon ;/rt/re une révolte n'est pas français. (V.)

* La révolte, trois fois répétée, rebute trois fois dans une telle circonstance; on voit que cette iilée de traiter de souveraine et de divinité une maitresse qui exige un parricide, est indigne non-seulement d'un héros, mais de tout honnête homme. — Non-seulement cet amour romanesque est froid et ridicule, mais celle dissertation sur le respect et l'obéissance qu'on doit à l'objet aimé, quand cet objet aiméordonne de sang-froid un parricide , est peut-être ce qu'il y a de plus mauvais au théâtre , aux yeux des connaisseurs" (VI)

' On ne rompt point une Ici ; on ne la rétracte pas; révcnjucr est le mot propre : on rétracte une opinion. (V.)

4 Que vcyt dire ce trop de témérité à ses désirs, de vouloir de tels bi-^nsp de quels biens a-t-on parlé? de quelle gl()ir(\ s'agil-il? que prétend-il par ces sentences? Si Rodogune a fait cecu'elle re devait pas faire, Aiitiochus dit ce (ju'il ne devrait pas dire. (V.)

^ On gagne une victoire, et non un triomphe. (V.)— Cette observation manque d'exactitude : on remporte une victoire, un triomphe, on gagne une bataille. (P.)

6 Un déguisemenf'n'esl point fort : il faut toujours, ou le mot propre, ou une métaphore juste. Antiochus veut dire qu'il nu peut se dissimuler ses malheurs. (V.)

7 Un abime noir où la liaine s'apprête! et une gloire sanx nom! on dil bien un nom sans gloire; mais gloire sans nom n'a pas de sens.(V.)

* .l'en ferais comme vous

n'esl pas français, et je ferais comme vous est du style de la comédie i\.')

Je vois ce qu'est un trôae, et ce qu'est une femme ■ ;

Kt jugeant par leur prix de leur possession,

J'éteins enfin ma flamme et mon ambition ,

Et je vous céderais l'un et l'autre avec joie,

Si , dans la liberté que le ciel me renvoie ,

La crainte de vous faire un funeste présent

Ne me jetait dans l'àme un remords trop cuisant.

Dérobons-nous, mon frère , à ces âmes cruelles,

Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.

A^TIOCHUS.

Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu \ L'espoir ne peut s'éteindre oii brûle tant de feu ^ ; Et son reste confus me rend quelques lumières ^ Pour juger mieux que vous de ces âmes si (ières 5. Croyez-moi , l'une et l'autre a redouté nos pleurs : Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs; Et si tantôt leur haine eut attendu nos larmes, Leur haine à nos douleurs aurait rendu les armes.

SÉLEUCUS

Pleurez donc à leurs yeux , gémissez , soupirez , Et je craindrai pour vous ce que vous espérez. Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtieiment d'elles, 11 vous faudra parer leurs haines mutuelles^. Sauver l'une de l'autre ; et peut-être leurs coups , Vous trouvant au milieu , ne perceront que vous : C'est ce qu'il faut pleurer. INi maîtresse ni mère ÎS'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire 7 ;

' Il voit bien ce qu'est Rodogune ; mais il n'y a jamais eu que celte femme au monde qui ait dit : titcz votre mère, si vous voulez que je vous épouse. Le trône n'a rien de commun avec la monstrueuse idée de la douce Rodogune. Ce qu'il y a de pis, c'est que tous les raisonnements d'Antiochus et de Séleucus ne produisent rien : ils dissertent; les deux frères ne prennent aucune résolution ; et le malheur de leur personnage jusqu'ici est de ne rien faire, et d'attendre ce qu'on fera d'eux. (V.)

' Beaucoup et un peu; cette antithèse n'est pas digne du tragique. (V.)

3 Un feu où brûle l'espoir! (V.) — Corneille ne dit point un feu où bride l'espoir. Nous ne prétendons pas justifier son vers; mais il ne faut pas lui faire dire ce qu'il n'a pas dit. (P.)

4 Ce reste confus du feu de l'amour peut-il donner des lumières, parce qu'on se sert du mot feu pour exprimer l'amour? n'est-ce pas abuser des termes? Est-ce ainsi que la nature parle? (V)

5 II semble que l'auteur ait été si embarrassé de cette situation forcée, qu'il ait voulu exprès se rendre inintelligible : une fuite qui dérobe des cœurs à des soupirs! une haine qui attend des larmes et qui rend les armes! (V.)

6 On ne pare point une haine comme on pare un coup d'épée. (V.)

7 11 veut dire : nous n'avons plus à choisir entre Cléopûtre et Rodof/unc. N'ont plus de choix, dans le sens qu'on' lui donne ici, n'est pas français. (V.)— Ce n'est point là du tout la pensée de Séleucus ; il veut dire : « Ni Cléopàtre ni Rodogune « n'ont plus désormais à choisir entre nous, puisque je vous fais « roi , et que je vous cède Rodogune. » Ce ne peut être que par distraction que Voltaire lui prête ici un sens si opposé» celui de Corneille. (P.)

RODOGUNE, ACTE III, SCÈNE VI

Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi , Rodogune est à vous , puisque je vous fais roi ' . Épargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre. J'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre : Je n'en suis point jaloux ; et ma triste amitié Ke le verra jamais que d'un œil de pitié.

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