SCÈNE VI
ANTIOCHUS
Que je serais heureux si je n'aimais un frère! Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire , Mon amitié s'oppose à son aveuglement : Elle agira pour vous, mon frère , également , Et n'abusera point de cette violence Que l'indignation fait à votre espérance ^. La pesanteur du coup souvent nous étourdit ^ : On le croit repoussé quand il s'approfondit; Et quoiqu'un juste orgueil sur l'heure persuade , Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade; Ces ombres de santé cachent mille poisons. Et la mort suit de près ces fausses guérisons. Daignent les justes dieux rendre vain ce présage! Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage ■i , Et si , contre l'effort d'un si puissant courroux , La nature et l'amour voudront parler pour nous^.
' Lorsqu'on prend la résolution de renoncer à un royaume , un si grand effort doit-il être si soudain? fait-il une grande impression sur les spectateurs , surtout quand cette cession ne produit rien dans la pièce? (V.)
2 Cela est très-obscur, et à peine intelligible ; on ne fait point violence à une espérance. (V.)
^ Antiochus perd là dix vers entiers à débiter des sentences : est-ce l'occasion de disserter, de parler de malades qui ne sentent point leur mal, et d'ombres de santé qui cachent mille poisons? Ou ne peut trop répéter que la véritable tragédie rejette toutes les dissertations, toutes les comparaisons, tout ce qui sent le rhéteur, et que tout doit être sentiment , jusque dans le raisonnement même. (V.)
4 f'uincrc un orage est impropre; on détourne, on calme un orage, on s'y dérobe, on le brave, etc.; on ne le vainc pas : cette métaphore d'orage vaincu ne peut convenir à des ombres de santé qui cachent des poisons. (V.)
^ La nature et l'amour qui parlent contre l'effort d'un courroux ! Voilà encore des expressions impropres : je ne me lasserai point de dire qu'il les faut remarquer, non pas pour observer des fautes, mais pour être utile à ceux qui ne lisent pas avec assez d'attention , à ceux qui veulent se former le goût et posséder leur langue, à ceux qui veulent écrire, aux étrangers qui nous lisent. On a passé beaucoup de fautes contre la langue, et contre l'élégance et la netteté de la construction : le lecteur attentif peut les sentir. On a craint de faire trop de i-emarques , et de marquer une affectation de critiquer. (V.)
RODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE I