ANTIOCHUS, RODOGUNE
RODOGUNE
Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire, Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire' ! Est-ce un frère, est-ce vous dont !a témérité S'imagine...
ANTIOCHUS
Apaisez ce courage irrité , Princesse ; aucun de nous ne serait téméraire Jusqu'à s'imaginer qu'il eût Theur de vous plaire : Je vois votre mérite et le peu que je vaux , Et ce rival si cher connaît mieux ses défauts ^. Riais si tantôt ce cœur parlait par votre bouche, [che, Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le tou- Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœux , Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux. Si c'est présomption de croire ce miracle ,
» L'âme du spectateur était remplie de deux assassinats proposés par deux femmes; on attendait la suite de ces horreurs : le spectateur est étonné de voir Rodogune qui se fâche de ce qu'on présume qu'elle pourrait aimer un des princes, destiné pour être son époux; elle ne parle que de la témérité d'Anliochus, qui, en la voyant soupirer, ose supposer qu'elle n'est pas insensible. C'était un des ridicules à la mode dans les romans de chevalerie, comme on l'a diyà dit; il fallait qu'un chevalier n'imaginât pas que la dame de ses pensées put être sensible avant de très-longs services : ces idées infectèrent notre théâtre. Antiochus , qui ne devrait parler à cette princesse que pour lui dire qu'elle est indigne de lui , et qu'on n'épouse point la vieille maîtresse de son père * quand elle demande la tète de sa bellemère pour présent de noce, oul)lie tout d'un coup la conduite révoltante et contradictoire d'une lille modeste et parricide, et lui dit (fue personne n'est ajiscz téméraire jusqu'à s'imaginer qu'il ait l'heur de lui plaire , que c'est présomption de croire ce viiracle; qu'elle est un oracle, qu'il ne faut pas éteindre un bel espoir. Peut-on souffrir, après ces vers , que Rodogune, (|ui mériterait d'être enfermée toute sa vie pour avoir proposé un pareil assassinat, trouve trop de vanité dans l'espoir trop prompd des termes obligeants de sa civilité? ces projws de comédie sont-ils soutenables? il faut dire la vérité courageusement; il faut admirer, encore une fois, les grandes beautés répandues dans Cinna, dans les Horaces, dans lu Cid , dans Pompée , dans Polyeucte ; mais , si on veut être utile au public , il faut faire sentir des défauts dont l'imitation rendrait la scène française trop vicieuse. — R(;marquez encore que cette conjonc- Uonparceque ne doit jamais entrer dans un vers noble; elle est dure et sourde à l'oreille. (V.)
' Est-ce à Antiochus à parler des défauts de son frère? comment peut-on dire à une telle femme qtie les deux frères connaissent trop bien leurs défauts pour oser croire qu'elle puisse aimer l'un des deux ? (V.)
Voltaire nesecontenteplus lie (lire (jue Rodogune n'est pat jeune; il >cut actuellement qu'elle soit viiillc (P.)
C'est une impiété de douter de l'oracle , Et mériter les maux où vous nous condamnez, Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez. Princesse, au nom des dieux, au nom de cette flam- KODOGUNE. [me...
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme; Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité Des termes obligeants de ma civilité.
Je l'ai dit, il est vrai ; mais, quoi qu'il en puisse être. Méritez cet amour que vous voulez connaître. Lorsque j'ai soupiré, ce n'était pas pour vous ' ; J'ai donné ces soupirs aux mânes d'un époux ' ; Et ce sont les effets du souvenir fidèle Que sa mort à toute heure en mon ame rappelle. Princes , soyez ses flis , et prenez son parti.
ANTIOCHUS
Recevez donc son cœur en nous deux réparti ^ ; Ce cœur, qu'un saint amour rangea sous votre empire, Ce cœur, pour qui le vôtre à tous moments soupire , Ce cœur, en vous aimant indignement percé , Reprend pour vous aimer le sang qu'il a versé 4 ; Il le reprend en nous , il revit , il vous aime , Et montre , en vous aimant , qu'il est encor le même. Ah ! princesse , en l'état où le sort nous a mis , Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses
RODOGUNE. [fils.^
Si c'est son cœur en vous qui revit et qui m'aime , Faites ce qu'il ferait s'il vivait en lui-même 5;
• Ce vers parait trop comique, et acliève de révolter le lecteur judicieux qui doit attendre ce que deviendra la proposition d'un assassinat horrible. (V.)
* Voici qui est bien pis. Quoi ! elle prétend avoir été l'épouse du père d' Antiochus ! elle ne se contente pas d'être parricide , elle se dit incestueuse ! En effet , dans les premiers actes , on ne sait si elle a consommé ou non le mariage avec le père de ses amants. Il faudrait au moins que de telles horreurs fussent un peu cachées sous la beauté de la diction. (V.) — On sait trèsjjien , et il est expliqué très-clairement dans les premiers actes, que jamais Rodogune n'a épousé Nicanor. Elle était , comme nous l'avons dit, promise à ce prince, et c'est dans c(! sens qu'elle peut le nommer son époux; mais il n'exista point de mariage. Rodogune, en un mot, ne fut jamais, à l'égard de Nicanor, que ce que Monime croyait être à l'égard de Mithridate, veuve sans avoir eu d'époux. (P.)
3 Ilsemble, par ce discoursd'Antiochus, qu'en effet Rodogune a été la femme de son père : s'il en est ainsi , quel effet doit faire un amour, d'ailleurs assez froid, qui devient un inceste avéré, auquel ni Antiochus ni Rodogune ne prennent seulement pas garde? Mais qu'est-ce qu'un cœur réparti en deux? (V.)— Ce discoursd'Antiochus ne prouve en aucune façon que Rodogune ait été la femme de son père ; il suppose seulement qu'elle en a été aimée; ce qui est très-différent. (P.)
4 C'est donc le cœur de Nicanor réparti entre ses deux fils, qui, ayant ('té percé, reprend le sang qu'il a versé; c'est-à-dire son propre sang, pour aimer encore sa fciiiiiic dans la personne de ses deux cnlants. Que dire de Ici les idées cl de telles expressions? comment ne pas remarquer de pareils défauts? et comment les excuser? que gagnerait-on à vouloir les pallier? ce serait trahir l'art qu'on doit enseigner aux jeunes gens. (V.)
^ Rodogune continue la ligure employée par Antiochus, mais
RODOGUNE, ACTE IV, SCENE ï.
A ce cœur qu'il vous laisse osez prêter un bras : Pouvez-vous le porter et ne l'écouter pas ' ? S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre , li emprunte ma voix pour se mieux faire entendre. Une seconde fois il vous le dit par moi ' : Prince , il faut le venger.
ANTIO.Cn.tJS.
.l'accepte cette l&i.
jNoinniez les assassins , et j'y cours.
RODOGUNE
Quel mystère Vous fait, en l'acceptant , méconnaître une mère ?
ANTIOCHUS
Ah! si vous ne voulez voir finir nos destins., Nommez d'autres vengeurs ou d'autres assassins.
BODGGUNE.
Ah ! je vois trop régner son pai li dar.s .■ot;'e àuîe; Prince, vous le prenez.
ANTIOCHUS
Oui, je le prends, madame ^5 Et j'apporte à vos pieds le plus pur de son sang Que la nature enferme en ce malheureux flanc.
Satisfaites vous-même à cette voix secrète Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète : Exécutez son ordre; et hâtez-vous sur moi De punir une reine et de venger un roi ; Mais quitte par ma mort d'un devoir si sévère , Écoutez-en un autre en faveur de mon frère. Oe deux princes unis à soupirer pour vous < Prenez l'un pour victime , et l'autre pour époux ; Punissez un des fils des crimes de la mère * ,
011 IIP peut (lire vivre ni noi-mfme. Ce style fait beaucoup de peine; mais ce qui en fait bien da\antage, cVst queRodogiine passe ainsi «-ont d'un coup de la modeste lierlé d'une iille qui ne vi'ut pas qu'on loi parle d'amour, à l'exécrable enipressemenl d'exiger d'un lils Ja iéte de sa mère. (V.)
' Pn'ter un bras "à un cœur, le porter, cf. ne pas Vcconler, sont des expressions si forcées, si fausses, qu'on voit bien que la situation n'est point naturelle; car d'ordinaire , comme dit Boileau ,
Ce que l'on conçoit bien s'exprime cîaii-erccnf. (V.)
' Rodogune demande donc deux fois un parricide , ce que Cléopàtre elle-même n'a pas fait. Est-il possilile cju'A ntiochus puisse lui dire : I\'ummcz les assussinsPQwl faux arliljce! ne les connait-ii pas? ne sait-il pas que c'est sa mère? ne s'en est-elle pas vantée à Uii-méme? Je n'ai point de li-rme pour exprimer la peine que me font les fautes de ce. grand lionune; elles consolent au moins en faisant voir l'extrême difliculté de faire une tonne pièce de tîiéàtre. (V.)
3 Quelle froideur dans de tels éclaircissements , et quelles étranges expressions! fous le prenez? Oui, je le prends. ïe ne parle pas ici du sens ridicule que les jeunes gens attribuent à ces paroles, je parle de la bassesse des mots. (V.)
4 II fallait au moins unis en soupirant, car on ne peut dire unis à soupirer. CV.)
"^ Peut-ou sérieusement dire à Rodogune : Tuez l'un de nous
Mais payez l'autre aussi des services du père:
Et laissez un exemple à la postérité
Et de rigueur entière, et d'entière équité.
Quoi! n'écouterez-vous ni l'amour ni la haine .^
Ke pourrai-je obtenir ni salaire ni peine?
Ce cœur qui vous adore, et que vous dôuaignez...
r»o?aGUN5.
Hélas , prince • !
ANTIOCHUS
Est-ce encor le roi que vous piaignez '? Ce soupir ne va-t-il que vers l'ombre d'un père.?
RODOGUNE
Allez, ou pour le moins rappelez votre frère : Le combat pour mon âme était moins dangereux Lorsque je vous avais à coiiHjattre tous deux : Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemblG, Je vous bravais tantôt, et maintenant je tremble. J'aime; n'abusez pas, prince, de mon secret : Au milieu de ma haine il m'échappe à regret; Mais enfin il m'échappe, et cette retenue Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue ^. Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand cour- Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous, [roux
Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose : Ne m'en accusez point , vous en êtes la cause; Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un cho;\ ; Qui rompt de vos traités les favorables lois. D'un père mort pour moi voyez le sort étrange ^ ;
deux, et épousez Vautre, et se complaire dans cette pcnséo aussi froide que barbare, et la retourner en deux ou trois façons?— Corneille fait dire à Sabine, dans les Horaces : Que l'uit de vous me tue et que Vautre vie venge ; il répète ici cette pensée , mais il la délaye , il la rend insipide ; tous ces froids efforts de l'esprit ne sont que des amplilicalions de rhéteur. Ce n'est pas là Virgile, ce n'est pas là Racine. (V.)
• Entiu Rodogune passe tout d'un coup de l'assassinat à la tendresse. La petite linesse du soupir qui va vers l'ombre d'tni père , et Rodogune qui tremble d'aimer, foriiieat ici une pasio raie. Quel contrvistc ! est-ce là du tragique? La proposition d'assassiner une mère est d'une furie ; et cet hélas el ce V:oupir sont d'une bergère. Tout cela n'est que trop vrai; ci, encore une fois, il faut le dire et le redire. (V.)
2 Cela serait bon dans la bouche d'un berger galant. Ce mélange de tendresse naive et d'atrocités affreuses n'est pas supportable. (V.)
3 Ce soupir échappe donc; et la retenue de celte parricide ne peut plus se soutenir à la vue de celui qui doit élre son mari ; et cependantelleluiUent encore; de longs discours, malgré VeJJorl de sa j;Me.— Remarquez qu'une femme qui dit deux fois mon soupir m' ée happe, est une femme à q^n rien n'échappe, et qui met un art grossier dans sa conduite. Racine n'a Jamais de ces mauvaises linesses. AV peut plus soutenir Vefjhrt de votre vue ; quelle expression ! jamais le mot propre. Ce n'est pas la le vullus nimiùm lubricus aspici d'Horace. (V.)
4 Cela n'est pas français : on ne presse point d'une chose. (V )
5 Le sort et range est faible ; étrange n'est là (ju'uue mauvaiho epilhèle pour rimer à venge. (V.)
RODOGUNE, ACTE [V, SCÈNE II
f>i vous me laissez libre , il faut que je le venge ■ ; Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner ' , Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner : ^lais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'alleude ^ Votre refus est juste autant que ma demande. A force de respect votre amour s'est trabi. .le voudrais vous baïr s'il m'avait obéi ; Et je n'estime pas l'bonneur d'une vengeance Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense 4. Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix, Puisque m'en affranchir c'est vol^J perdre à jamais. Prince, en votre faveur je ne puis davantage ■ L'orgueil de uia naissance enfle encor mon courage, Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur mo; , .)e n'oublirai jamais que je me dois un roi. Oui , malgré mon amour, j'attendrai d'une mère Que le trône me donne ou vous ou votre frère. Attendant son secret vous aurez mes désirs; Et s'il le fait régner, yoiis aurez mes soupirs ^ :
' Pourquoi? elle a donc été sa femme? mais si elle ne l'a point eli-, elle n'est point du tout obligée de venger Kicanôv; elle i/est obligée fju'à remplir les conditions ç'e la pais , qui interdisent toute vengeance: ainsi elle raisonne fort mal. (V.) — y.We n'a point été sa femme ; mais elle poui'caii se croire obtifiée de venger un punce ûojit elle étiit aiii;ee , et à qui elle avait clé promi.se. (P.)
2 Vcxfiii.v qui se mtdinent! cela est impropre; el.sVw mu- (ini'jxl est encore plus mauvais : on ne se mutine point de: muthter est un verbe qui n'a point de régime. Otle scène est un entassement de barbarismes et de solécisines, autant que de p'c'n.'iées fausses. Ce sont ces défauts , applaudis par ((w('!(|ues Isnoranls entêtés, qucBoileau availcn vue quand il disait dans son Art poétique :
RIpn esprit n'admet point un pompeux Iinrbnrisme, î\'i d'un vers .impoulé l'orgueilleux solécisme. (V.)
3 Pourquoi l'a-telle donc demandé ? Toutes ces conlradicliops sont la suite de cette proposition révoltante (ju'elle a faite d'tissassiner sa belle-mère; une faute en attire cent autres. (V.)
■'; V a-tilderhonneur dans cette venseance? Klie change àprésiul d'avis ; elle ne voudrait plus d'Antiocbus , s'il avait tué sa mère : ce n'esl pas là assurément le caractère qu'exigent Horace et Boileau :
Qu'en toiii avec coi -si^mc jl se moalre d'accord,
Kt qu'il soit iufqu'Au bout tel qu'en l'a vu C'ijl'ord. (V.)
— Klle ne change ni d'avis ni de caractère ; elle prouve seulement oue jamais elle n'avait eu rinlention de faini .sériiHjsemont aux deux princes une proposilion dunt elle savait bien (|ue l'un et l'autre seraient infailliblemei-.l r>;\ollés. Voilà du nioiiisee (|ue, dans l'examen de sa pièce, Corneille oppose aux objections qu'on lui lit de. son temps, et (pie Voltaire n'a fait que reiM)uve- Itr. Quant à nous, il nous scn)bleque ie gr.md succès de celle tfiifséxlie, prineipalement dans sa nouveai.té, esl uiie preuve trè»-forle (pie le public ne se méprit jamais sut la véritable inlentiiu) de Corneille. Il n'imagina point, piii.s([u'il iiV:n futpoinl révolté, que la proposition d(; Rodogune jitit ètr(! sérieu.se. Mais quand il vit, au denoùmenl, toutes les beautés (lue ('orneille avait su tirer d'une invention ((ui peutn'élre pase\enq)te de reproche, mais qui lui fournit le plus beau ciiKpiièrne acte (ju'il y ail peul-tHre sur aucun IhiVdre, alor.i il ne sul pins ((u'adniirer. (P.)
"• Elle \ouliil foui h l'heure lucr CléopàUe, il a présenl vUr
C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permit i ic Et tout ce (lu'à vos feux les miens osent promettre.
ANTiocnus.
Que voudrais-je de plus? son bonbcur est le mitii ; Rendez beureux ce frère, et je ne perdrai rien. I/amitié le consent, si l'amoui^ î'apprében^J^. Je bénirai le ciel d'une perte si grande; Et quittant les douceurs de cet espoir flottant , Je mourrai de douleur, mais je mourrai coulent '.
KODOGUKE.
Et moi , si mon destin entre ses mains me livre, Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivri' , IMon amour... l\Iais adieu; mon esprit se confonde Prince, si votre llamme à la mienne répond , Si vous n'éies ingrat à ce cœur qui vous aime ^ , Ne me reveyez point qu'a^'ec Je diadème ').