‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 831 sur 1093 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CLÉOPATRE, AMIOCHUS, LAONICE.

CLÉOPATRE

Eh bien ! Antiochus , vous dois-je la couronne ^ ?

A^TIOCHL'S.

Madame, vous savez si le ciel me la donne.

CLÉOPATRE

Vous savez mieux que moi si vous la méritez.

ANTIOCHUS

Je sais que je péris si vous ne m'écoutez.

CLÉOPATRE

Un peu trop lent peut-être à servir ma colère ,

Vous vous êtes laissé prévenir par un frère :

11 a su me venger quand vous délibériez 3,

Et je dois à son bras ce que vous espériez 4.

Je vous en plains , mon fils, ce malheur est extrême ;

C'est périr en effet que perdre un diadème.

Je n'y sais qu'un remède , encore est-il fâcheux ,

Étonnant , incertain , et triste pour tous deux ;

Je périrai moi-même avant que de le dire ^ :

Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

AATIOCHUS.

Le remède à nos maux est tout en votre main <> ,

' Je ne sais si je me trompe, mais celte scène ne me parait pas plus naturelle ni mieux faite que les précédentes. Il me semble que Cléopàtre, après avoir dit à ses deux lils qu'elle couronnera celui qui aura assassiné sa maîtresse, ne doit point parler familièrement à Antiochus. (V.)

2 C'està4lre , \oulez-vous tuer Rodogune ? cela ne peut s'entendre autrement ; cela même signitie : avez-vous tué Rodogune ? car elle n'a promis la couronne qu'à l'assassin. (V.)

3 On ne peut imaginer que Cléopàtre veuille dire ici autre cliose, sinon : Séhucus vient de tuer sa maltresae et la vôtre, k ce mot seul , Antiochus ne doit-il pas entrer en fureur?

4 Ce vers confirme encore la mort de Rodogune ; il n'en est rien , à la vérité, mais Cléopàtre ledit positivement. Comment Antiochus n'est-il pas saisi du plus affreux désespoir à cette nouvelle épouvantable? comment peut-il raisonner de sangfroid avec sa mère, comme si elle ne lui avait rien dit? Rien de tout cela n'est vraisemblable; il ne l'est pas que Cléopàtre veuille faire accroire que Rodogune est morte; il ne Test pas qu' Antiochus soutienne cette conversation : s'il croit Cléopàtre, il doit être furieux; s'il ne la croit pas , il doit lui dire : Osezvous bien imputer ce crime à mon frère? (V.)

^ On n'entend pas mieux ce que c'est que ce secret. Ces deux couplets paraissent remplis d'obscurités. (V.)

6 Comment ce remède aux maux est-il dans la main de Cléopàtre? entend-il qu'en nommant l'ainé, elle finira tout? mais il dit : Nous perdons tout en perdant Rodoijunc. Il n'y aura donc point de remède aux maux de celui qui la perdra. Peut-il répondre que le cœur de Cléopàtre est aveuglé d'un peu d'inimitié? que si ce cœur ignore les maux des deux frères , elle ne peut en prendre pitié , et qu'au point où il les voit , c'en est le seul remède? Quel discours ! quel langage ! Et dans une telle occa>ion , il parle avec la plus grande soumission ; et Cléopàtre lui répond : Quelle fureur vous possède? En vérité, ces ilistours sont-ils dans la nature? (V.)

RODOGUxNE, -^CTE IV, SCENE III.

Et n'a rien de fâcheux , d'étonnant , d'incertain ; Votre seule colère a fait notre infortune. Nous perdons tout, madame, en perdant Rodogune : Nous l'adorons tous deux; jugez en quels tourments Nous jette la rigueur de vos commandements.

L'aveu de cet amour sans doute vous offense ; Mais enfin nos malheurs croissent par le silence , Et votre cœur qu'aveugle un peu d'inimitié. S'il ignore nos maux , n'en peut prendre pitié. Au point où je les vois, c'en est le seul remède.

CLÉOPATRE

Quelle aveugle fureur vous-même vous possède ! Avez-vous oublié que vous parlez à moi? Ou si vous présumez être déjà mon roi ?

ANTIOCHUS

Je tache avec respect à vous faire connaître Les forces d'un amour que vous avez fait naître ' .

CLÉOPATRE

Moi , j'aurais allumé cet insolent amour?

ANTIOCHUS

Et quel autre prétexte à fait notre retour ' ? Nous avez-vous mandés qu'afîn qu'un droit d'aînesse Donnât à l'un de nous le trône et la princesse ? Vous avez bien fait plus, vous nous l'avez fait voir ; Et c'était par vos mains nous mettre en son pouvoir. Qui de nous deux, madame, eût osé s'en défendre. Quand vous nous ordonniez à tous deux d'y préten- Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux , [dre ^ ? Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux-*; Le désir de régner eût fait la même chose ^; Et dans l'ordre des lois que la paix nous impose, Nous devions aspirer-à sa possession Par amour, par devoir, ou par ambition. Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire; Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère ;

' On a déjà remarqué qu'on 'ne dit point les forces au pluriel, excepté quand on parle ûvi forces d'un État. (V.) ^ Vn prétexte qui fuit un retour n'est pas français. (V.)

3 11 me semble qu'il n'est point du tout intéressant de sa\oir si Cléopàtre a fait naître elle-même l'amour des deux frères pour Rodogune; ce n'est pas là ce qui doit l'inquiéter. Il doit trembler que Cléopàtre n'ait déjà fait assassiner Rodogune par Séleucus , comme elle l'a déjà dit, ou du moins qu'elle n'emploie lebras de quelque autre : cette idée si naturelle ne se présente pas seulement à lui ; c'était la seule qui put inspirer de la terreur et de la pitié, et c'est la seule qui ne vienne pas dans la tète d'Antiochus; il s'amuse à dire inutilement que les deux frères devaient aimi'r Rodogune : il veut le prouver en forme ; il parle de l'ordre des lois. (V.)

4 II dit que le devoir attacha leurs vœux auprès d'elle. Comment un devoir attache-t-il des vœux ? Cela nest pas français. (V.)

•'' Le désir de régner qui eût fait la même chose, et les deux princes qui devaient aspirera la posse-ssion de Rodogune dans l'ordre des lois , et (lui ont donc aime ! Quel langage ! (V.)

RODOGUNE, ACTE IV, SCÈNE 111

Et cette crainte eriôri cédant à l'amitié, J'implore pour tous deux un moment de pitié. Avons-nous dû prévoir cette haine cachée , Que la foi des traités n'avait point arrachée ' .'

CLÉOPATBE.

Non , mais vous avez dû garder le souvenir

Des hontes que pour vous j'avais su prévenir %

Et de l'indigne état oii votre Rodogune

Sans moi , sans mon courage, eût mis votre fortune.

Je croyais que vos cœurs , sensibles à ces coups,

En sauraient conserver un généreux courroux ^ ;

Et je le retenais avec ma douceur feinte,

Afin que grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse , sollicite ,

Je commande , menace , et rien ne vous irrite.

Le sceptre , dont ma main vous doit récompenser.

N'a point de quoi vous faire un moment balancer;

Vous ne considérez ni lui ni mon injure ;

L'amour étouffe en vous la voix de la nature :

Et je pourrais aimer des fils dénaturés !

ANTIOCHUS

La nature et l'amour ont leurs droits séparés ; L'un n'ôte point à l'autre une âme qu'il possède.

CLÉOPATRE

Non , non ; oi^i l'amour règne il faut que l'autre cède

ANTIOCHUS

Leurs charmes à nos cœurs sont également doux. Nous périrons tous deux s'il faut périr pour vous ; Mais aussi....

CLÉOPATUE.

Poursuivez , fils ingrat et rebelle.

ANTIOCHUS

Nous périrons tous deux s'il faut périr pour elle.

CLÉOPATBE.

Périssez , périssez , votre rébellion Mérite plus d'horreur que de compassion. Mes yeux sauront le voir sans verser une larme ,

' Ce verbe arrac/icr exige une préposition et un substanlif : on arrache la haine du cœur. (V.)

» La honte n'a point de pluriel , du moins dans le style noble. (V.)

^ Ja croyais que vos cœurs, sensibles à ces coups, se rapporte , par la construction de la phrase , au couraj^e de Ciéopàtre, dont il es^ parlé au vers précédent, et, par le sens de la phrase, aux coups de Rodogune. Et comment retenait-elle ce Cfjurroux, quand elle dit que leurs cœurs conserveraient un (généreux courroux ? Pouvait-elle retenir un courroux dont ses deux tils ne lui donnaient aucune marque? Au reste, je suis toujours étonné que Cléopàtre veuille tromper toujours grossièrement des princes qui laconnaissenl, cl qui doivent tant se délier d'elle. Observez surtout que rien n'est si froid ((ue ces discussions dans des scènes où il s'agit d'un grand intérêt. (V^

Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme; Et je triompherai , voyant périr mes fils , De ses adorateurs et de mes ennemis.

ANTIOCHUS

Eh bien ! triomphez-en , que rien ne vous retienne : Votre maintremble-t-elle? y voulez-vous la mienne • ? Madame, commandez, je suis prêt d'obéir; Je percerai ce cœur qui vous ose trahir : Heureux si par ma mort je puis vous satisfaire , Et noyer dans mon sang toute votre colère. Mais si la dureté de votre aversion Nomme encor notre amour une rébellion , Du moins souvenez-vous qu'elle n'a pris pour armes Que de faibles soupirs et d'impuissantes larmes ».

CLÉOPATRE

Ah ! que n'a-t-elle pris et la flamine et le fer ! Que bien plus aiséinent j'en saurais triompher! Vos larmes dans mon cœur ont trop d'intelligence ; Elles ont presque éteint cette ardeur de vengeance ! Je ne puis refuser des soupirs à vos pleurs ; Je sens que je suis mère auprès de vos douleurs ^. C'en est fait, je me rends, et ma colère expire. Rodogune est à vous aussi bien que l'empire; Rendez grâces aux dieux qui vous ont fait l'aîné ■< : Possédez-la, régnez.

ANTIOCHUS

O moment fortuné !

O trop heureuse fin de l'excès de ma peine! Je rends grâces aux dieux qui calment votre haine. Madame, est-il possible ?

CLÉOPATRE

En vain j'ai résisté, La nature est trop forte , et mon cœur s'est dompté.

' Cet y ne se rapporte à rien. (V.)

2 S'il n'a eu que d'impuissantes larmes, comment Cléopàtre a-l-elle pu lui dire : qualle aveuijle fureur vous jiossède? comme on l'a dijà remarqué. (V.)

3 Cela n'est pas français; il fallait dire : vos douleurs me faut sentir que je suis mère. La correction du style est devenue d'une nécessité absolue : on est obligé de tourner ([iiel quefois un vers en plusieurs manières avant de rencontrer la bonne. (V.)

4 Je suis encore surpris du peu d'effet que produit ici cette déclaration de laprimogéniture d'Antiochus; c'est pourtant le sujet de la pièce , c'est ce qui est annoncé dès les premiers vers comme la chose la plus importante. Je pense que la raison de l'indifférence avec laquelle on entend cette déclaration, est qu'on ne la croit pas vraie. Cléopàtre vient de s'adoucir sans aucune raison ; on pense que tout ce qu'elle dit est feint. Une autre raison encore du peu d'effet de cette déclaration si importante, c'est qu'elle est noyée dans un amas de petits artifices , de mauvaises raisons, et surtout de mauvais vers. Cela peut rendre attentif, mais cela ne saurait toucher. J'observe que , parmi ces défauts, l'intérêt de curiosité se fait toujours sentir; c'est ce (|ui soutient la pié<;e jusqu'au cin(|uiè;ne acte, dont les grandes beautés, la silualion unlipie, et le terrible lableau , demandent grâce pour tant de fautes . et l'obtiennent. (V )

424 ROBOGUNE,

Je ne vous dis plus rien , vous aimez votre mère , El votre amour pour moi taira ce qu'il faut taire.

ANTIOCHUS

Quoi ! je triomphe donc sur le point de périr ! La main qui me blessait a daigné me guérir !

CLÉOPATRE

Oui , je veux couronner une nainine si belle '. Allez à la princesse en porter la nouvelle; Son cœur comii^e le vôtre en deviendra charmé : Vous n'aiineriez pas tant si vous n'étiez aimé.

AATIOCHUS.

Heureux Antiochus! heureuse Rodogune^!

Cui , madame, entre nous la joie en est commune.

CLÉOPATRE

Allez donc; ce qu'ici vous perdez de moments Sont autant de larcins à vos contentements ; Et ce soir, destiné pour la cérémonie, Fera voir pleinement si ma haine est finie.

AMIOCHUS.

Et nous vous ferons voir tous nos désirs bornés A vous donner eu nous des sujets couronnés.

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