PHOCAS, PULCHÉRIE, CRISPE
PHOCAS
Enlhi, madame, il est temps de vous rendre. Le besoin de l'État défend de plus attendre; Il lui faut des Césars, et je me suis promis D'en voir naître bientôt de vous et de mon (Ils. Ce n'est pas exiger grande reconnaissance Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance , De vouloir qu'aujourd'hui , pour prix de mes bienfaits, Vous daigniez accepter les dons que je vous fais. Ils ne font point de honte au rang le plus sublime ; Ma couronne et mon iils valent bien quelque estime^ : Je vous les offre encore après tant de refus; Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus; Que de force ou degré je veux me satisfaire''; Qu'il me faut craindre en maître, ou me chérir en père,
' L'emporte à braver, autre barbarisme. (V.)
' Ce que je vois suivre
Me punit bien du trop que je I.i laissai vivre ,
est d'une prose familière et trop incorrecte. (V.)
^ On dit entrer de force, user de force ; je doute qu'on dise aijir de force; le style de la conversation permet ayirdc télé, agir de loin; et s'il permet agir de force, la poésie ne le souffre pas. (V.)
''• C'est une faute de construction : il faut mais pour lui donner des ordres, car ]ejc doit gouvenuT toule la phrase. Ne nous rebutons point de ces remarques grammaticales; la langue ne doit jamais être violée. Phoeas parle très-bien et trèsconvenablement; je ne sais si on en peut dire aifPant de Pulchérie. (V.)
^ Le rang le plus sublime! et une couronne et un /ils qui valent de l'estime! Est-ce là l'auleur des beaux morceaux do Cinna? (V.)
'■ Se satisfaire n'est pas le mot propre : on ne A\[jc veux me satisfaire que dans le discours familier; je veux conlenter mes goûts, mes inclinations, mes caprices.
Mais cnGn dans la vie il faut se satisfaire
Je veux me satisfaire de gré est un pléonarjine; et je veux me
ilÉRACLFUS, ACTE I, SCÈNE II.
El i\uo, si votre orgueil s'obstine h me haïr, Qui ne peut être aimé se peut faire obéir.
PULCHÉRIE
J'ai rendu jusqu'ici cette reconnaissance A ces soins tant vantes d'élever mon enfance ■ , Que, tant qu'on m'a laissée en quelque liberté, J'ai voulu me défendre avec civilité ' ; Mais, puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique. Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique, Que je me montre entière à l'injuste fureur^, Kt parle à mon tyran en fille d'emj)ereur. Il fallait me cacher avec quelque artifice Que j'étais Pulchérie et fille de Maurice^ , Si tu faisais dessein de m'éblouir les yeux^ Jusqu'à prendre tes dons pour des dons précieux'". 'N^ois quels sont ces présents , dont le refus t'étonne : Tu me donnes , dis-tu , ton fils et ta couronne ; Mais que me donnes-tu , puisque l'une est à moi 7 , Kt l'autre en est indigne, étant sorti de toi ?
satisfaire de force est un contre-sens : on se fait obéir de gré ou de force; mais on ne se satisfait pas de force. Phocas entend qu'il réduira de gré ou de force Pulchérie ; mais il nele dit pas. (V.)
' Cela n'est pas français : on ne rend point une reconnaissance .'i des soins; on a de la reconnaissance, on la témoigne, on la conserve ;j'«/ rendu celte reconnaissance ! (V.)
^ Que... fai ivulu, etc. C'est encore une faute contre la langue. Jvec civitilévsl du ton delà comédie. (V.)
3 II faudrait à la fureur de, etc. On ne pourrait dire à /a fureur généralement (jue dans un cas tel que celui-ci : la fermeté brave la fureur. L'épilliète iVinjuste est faible et oiseuse avec le mol fureur. Enlin la fureur ne convient pas ici ; ce n'est point une fureur de marier Pulchérie à l'Iiérilier de l'empire. (V.)
4 Sans examiner ici le style, je demande si une jeune personne éltn'ée par un empereur peut lui parler avec cette arrogance : on ne traite point ainsi son maître dans sa propre maison. Voyez comme Josabet parle à Athalie; elle lui fait senUr tout ce qu'elle pense : cette retenue habile et touchante fait beaucoup plus d'impression que des injures. Electre aux fers , n'ayant rien à ménager, peut éclater en reproches; mais Pulchérie , l)ien traitée , doit-elle s'emporter tout d'un coup? peut-elle parler en souveraine? Un sentiment de douleur et de lierté , qui échappe dans ces occasions, ne fait-il pas plus d'effet que des violences iimtiles? Ce n'est pas que j'o.se condamner ici Pulchérie; mais, en général, ces tyrans qu'on traite avec tant de mépris dans leurs palais, au milieu de leurs courtisans et de leurs gardes , sont des personnages dont le modèle n'est pas dans la nature. (V.)
^ Cela n'est pas français : on ne fait pas dessein : on a dessein. (V.)
^ Il semble que ce soit Phocas qui prenne ses dons pour des dons précieux : il fallait, pour l'exactitude, ^'x.si/ît'à me faire prendre tes dons jiour des dons précieux. (V.)
7 Non, assurément, jamais femme n'a été héritière de l'empire romain. Pulchérie a moins de droits au Irone que le dc^rnier officier de l'armée; il ne lui sied point du tout de dire : // est à moi ce trône ; c'est à moi d'y voir tout le inonde à mes pieds. Elle lui propose de laver ce trône avec son sang : j'observerai (|ue si un tntne est teint de sang, il n'esl point lavé de sang. .Si elle prétend qu'on lave un trône teint du sang d'un emnereur avec le sangd'un autre empereur,elle(loitdire : lave par le tien , cl non du lien. Elle répète ce mot encore , k bour-
Ta libéralité me fait peine à comprendre : Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre ; Kt puisqu'avecque moi tu veux le couronner, Tu ne me rends mon bien que pour le le donner. Tu veux que cet hymen que tu lu'oses prescrire Porte dans ta maison les titres de l'empire, Et de cruel tyran , d'infâme ravisseur, Te fasse vrai monarque , et juste possesseur. Ne reproche donc plus à mon ame indij^née Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée : Celte feinte douceur, cette ombre d'amitié. Vint de ta politique, et non de ta pilié. Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve • : Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve; Et mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir, Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir ; Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre : Mais connais Pulchérie, et cesse de prétendre ^
Je sais qu'il m'appartient ce trône oii tu te sieds , Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds ; Mais comme il est encor teint du sang de mon père , S'il n'est lavé du tien , il ne saurait me plaire ; Et ta mort, que mes vœux s'efforcent de hâter. Est l'unique degré par où j'y veux monter : Voilà quelle je suis , et quelle je veux être. Qu'un autre t'aime en père, ou te redoute eu maître , Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.