HERACLIUS, ACTE I, SCÈNE II
J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser, Et t'aime encore assez pour te désabuser. IN'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père ,
Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire. Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi ; Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi. Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race : L'armée a ses raisons pour remplir cette place; Son choix en est le titre ' ; et tel est notre sort Qu'une autre élection nous condamne à la mort. Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice; J'en vis avec regret le triste sacrifice : Au repos de l'État il fallut l'accorder; Mon cœur, qui résistait, fut contraint de céder; Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille Je fis ce que je pus , je conservai sa fille , Et , sans avoir besoin de titres ni d'appui , Je te fais part d'un bien qui n'était plus à lui.
PULCHÉRIE
Un chétif centenier des troupes de Mysie , Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie ^ , Oser arrogamment se venter à mes yeux D'être juste seigneur du bien de mes aïeux !
se laisser braver ainsi ? Le moyen de parler encore à quelqu'un qui vient de vousdirequ'il ne veut que votre mort? Comment Phocas peul-il encore raisonner amiablement avec Pulchérie après une telle déclaration ? est-il possible qu'il lui propose encore son lils?(V.) — Phocas ménage^ici Pulchérie , parce qu'il a un grand intérêt politique à la ménager. Elle est IJUe de Maurice, dont la mémoire est chère au peuple; et en lui faisant épouser son lils, Phocas croit qu'il légitimerait , en quelque sorte, son usurpation. C'est ainsi que, dans la tragédie (TOrestc, Égysthe se laisse braver par Electre dans l'espérance de lui faii-e épouser son tils . à qui Electre apporterait en dot le grand nom d'Agamemnon , dont elle est la lille , et dont Égysthe a usurpé le trône. Notez qu'Electre ne le traite pas avec plus d'égards que Pulchérie n'en montre ici <i Phocas. 11 est vrai qu'Electre est dans les fers, et que ses emportements, comme Voltaire vient de le dire, paraissent plus motivés que|ceux de Pulchérie.
• Un bien de race, une armée qui a ses raisons, un choix gui est le titre d'une place , toutes expressions plates ou obscures. Phocas d'ailleurs a très-grande raison de dire à C€tte Pulchérie que le trône de l'empire romain ne passe point aux lilles; mais il devait le dire auparavant, et mieux. (V.)
^ Encore une fois , on ne parle point ainsi à un empereur romain reconnu et sacré depuis longtemps : il peut avoir passé par tous les grades militaires , comme tant d'autres empereurs , et comme Théodose lui-même , sans que personne soit en droit de le lui reprocher. Mais ce qui parait plus répréhensil)le , c'est que tant d'injures et tant de mépris doivent absolument ôter à Phocas l'envie de donner son lils à Pulchérie, puisqu'il ne croit pas qu'Héraclius soit en vie , et qu'il n'a pas un intérêt pre.ssant à marier son fils avec une lille qui n'aime point le lils , et qui outrage le père. Il ne sera peut-être pas inutile de remarquer ici que saint Gégroire le Grand écrivait à ce même Phocas : Bcniynitatem pietatis vcstrœ ad impériale fasligiumpervenisse guud,:mus. Nous ne prétendons pas que Pulchérie dut imiter la lâche flatterie de ce pape; ce nest qu'une note purcmeul histori(iue. (V.
Lui qui n'a pour l'empire autie droit ((ue ses crimes ', I>ui qui de tous les miens fit autant de victimes , Croire s'être lavé d'un si noir attentat En imputant leur perte au repos de l'Étal! Il fait plus , il me croit digne de cette excuse! Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse : Apprends que si jadis quelques séditions Usurpèrent le droit de ces élections , L'empire était chez nous un bien héréditaire; Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère ; Et l'on voit depuis lui remonter mon destin Jusqu'au grand Théodose , et jusqu'à Constantin ' , Et je pourrais avoir l'âme assez abattue...
PHOCAS
Eh bien ! si tu le veux , je te le restitue Cet empire, et consens encor que ta fierté Impute à mes remords l'effet de ma bonté 3; Dis qiie je te le rends et te fais des caresses , Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses , Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur Autoriser ta haine , et flatter ta douleur ; Par un dernier effort je veux souffrir la rage Qu'allume dans ton cœur cette sanglante image 4. Mais que t'a fait mon fils? était-il , au berceau , Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau ? Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire ]Xe l'ont-elles pas fait trop digne de l'empire H En ai-je eu quelque espoir qu'il n'ait assez rempli } Et voit-on sous le ciel prince plus accompli ? Un cœur comme le tien, si grand, si magnanime...
PULCHÉRIE
Va , je ne confonds point ses vertus et ton crime ;
' Il fallait: lui qui n'eut à l'empire autre droit que ses crimes; on n'a point de droils pour, mais des droits à; c'est un solécisme. (V.)
2 La race , le sang , la maison , la famille , remonte à une tige , à Constantin; mais le destin ne remonte pas. (V.) — L'expression que Voltaire reprend est très-usitée et très-noble en poésie. (P.)
3 Un homme doux et fail)le pourrait parler ainsi; mais notandisunt tibi mores. Est-il vraisemblable qu'un guerrier dur et impitoyable , tel que Phocas , s'excuse doucement envers une personne qui vient de l'outrager si violemment , et qu'il lui offre toujours son lils? S'il y était forcé par la nation , si , l'u mariant son fils à Pulchérie , il excluait Héi-aclius du trône , il aurait raison; mais Héraclius n'en aura pas moins de droits , supposé qu'en effet on ait des droits à un empire électif, et supposé surtout qu'Héraclius soit en vie, ce que Phocas ne croit point. (V.)
4 Une rage qu'une sanglante image allume! il n'est point d'ailleurs de sanglante image dans ce couplet. (V.) — Voltaire oublie que, parmi les reproches que Pulchérie vient de faire à Phocas , elle l'accuse d'avoir été le bourreau de sa famille :
Lui qoi de tons les miens fit autant de victimes.
Voilà l'image sanglante qu'elle lui remet sous les yeux , et à laquelle Phocas fait allusion dans sa réponse :
Pour apaiser des tiens lei ombres Tengeresses , etc. (P.)
HÉRACLIUS, ACTE I, SCÈNR H.
Comme ma haine est juste , et ne m'aveugle pas , J'en vois assez en lui pour les plus grands Ktats '; J'admire chaque jour les preuves qu'il en donne; J'honore sa valeur, j'estime sa personne , Kt penche d'autant plus à lui vouloir du bien * Que s'en voyant indigne il ne demande rien , Que ses longues froideurs témoignent qu'il s'irrite De ce qu'on veut de moi par delà son mérite, Kt que de tes projets son cœur triste et confus Pour m'en faire justice approuve mes refus. Ce fils si vertueux d'un père si coupable, S'il ne devait régner, me pourrait être aimable^; \\t cette grandeur même où tu veux le porter 4 Kst l'unique motif qui m'y fait résister. Après l'assassinat de ma famille entière, Quand tu ne m'as laissé, père, mère, ni frère, Que j'en fasse ton fils légitime héritier! Que j'assure par là leur trône au meurtrier! JNon , non ; si tu me crois le cœur si magnanime Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime , Sépare tes présents , et ne m'offre aujourd'hui Que ton fils sans le sceptre , ou le sceptre sans lui. Avise; et si tu crains qu'il te fût trop infâme ^ De remettre l'empire en la main d'une femme , Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé. Le ciel me rend un frère à ta rage échappé ; On dit qu'Héraclius est tout prêt de paraître : Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître ^.
' Celle phrase n'est pas française : on est digne de gouverner de grands Élals; on a assez de mérite pour être élu empereur; mais Je vois assez de inérite en lui pour un royaume , potir une armée, etc., ne peut se dire, parce que le sens n'est pas complet. Le mol po7ir, sans verlie, signifie tout autre chose; cet ouvrage était excellent pour son temps , Phocas est bien patient pi)ur un homme violent. De plus , ou ne doit point dire que le tils d'un empereur est digne de gouverner lesplus grands États; c;it quel plus grand État que l'empire romain? (V.)
^ Je penche d'autuot plus ù lui vouloir da bien, etc.
expression de comédie. (V.)
3 On ne peut dire : il m'est aimable , haïssable ; et pourtant Ton dit : il m'est agréable, désagréable , odietix , insupportable, indifférent. On en a dit la raison. (V.)
4 Porter ù une grandeur, cela n'est ni élégant, ni correct : cX un motif qui fait y résister! à quoi? à cette grandeur où l'on veut porter Marlian? (V.)
5 Corneille emploie souvent ce mot avise ; il était très-bien reçu de son temps. Qu'il te fût infâme n'est p;is français : la langue permet qu'on dise : cela m'est honteux, mais non pas, cela m'est infâme ; et cependant on dit : il est infâme à lui d'avoir fait cette action. Toutes les langues ont leurs bizarreries cl leurs inconséquences. (V.)
'' Vers admirable; il le serait encore plus, si l'on pouvait parler ainsi à un empereur dans une simple conversation. Il n'y a qu'une situation violente qui permette les discours violents. Il est toujours étrange que Phocas persiste à vouloir offrir son lils à une princesse que tout autn; ferait renfermer pour l'empècber de conspirer et pour avoir un otage. — IV. B. Kn général, toutes li's scrnes de bravade doivent èlre ménagées par gradation. Un empereur et une fille d'empereur ne se disent
I pnocA.s.
I A ce compte, arrogante , un fantôme nouveau ' ,
' Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau ,
Te donne cette audace et cette confiance!
Ce bruit s'est fait déjà digne de ta croyance».
Mais...
PULCHÉRIE
Je sais qu'il est faux; pour t'assurer ce rang Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang ; Mais la soif de ta perte en cette conjoncture Me fait aimer l'auteur d'une belle imposture. Au seul nom de Maurice il te fera trembler : Puisqu'il se dit son fils , il veut lui ressembler; Et cette ressemblance oii son courage aspire Mérite mieux que toi de gouverner l'empire ^. J'irai par mon suffrage affermir cette erreur, L'avouer pour mon frère et pour mon empereur, Et dedans son parti jeter tout l'avant^age Du peuple convaincu par mon premier hommage.
Toi , si quelque remords te donne un juste effroi , Sors du trône , et te laisse abuser comme moi 4 ; Prends cette occasion de te faire justice.
PHOCAS
Oui , je me la ferai bientôt par ton supplice : Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir; Ma patience a fait par delà son pouvoir s. Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage ; Et l'audace impunie enfle trop un courage. Dans ton âme à ton gré change ina destinée ; IMais choisis pour demain la mort ou l'hyménée^.
point d'abord les dernières duretés , et quand une fois on a laissé échapper de ces reproches et de ces menaces qui ne laissent plus lieu à la conversation, tout doit être dit. La scène aurait lini Irès-heureusemenl par ce beau vers , Tyran , descends du trône, et fais place à ton maitre; mais quand on entend ensuite, à ce. compte, arrogante, etc. les injures multipliées révoltent le lecteur, et font languir le dialogue. (V.)
I A ce compte est du style négligé et du Ion familier qu'on se permettait alors mal à propos. Ce mot arrogante conviei'.drait à Pulcliérie, s'il était possible qu'un empereur et une lillc, d'empereur se dissent des injures grossières. (V.)
^ Un bruit ne se peut faire digne ni indigne; cela n'est pas français, parce qu'on ne peut s'exprimer ainsi en aucune Km gue.'(V.)
3 C'est une faute en toute langue, parce qu'une ressemblance! ne peut ni gouverner ni mériter. (V.)
4 Elle fait deux fois cette proposition , et la seconde est bien moins forte que la première; mais peut-elle sérieusement lui parler ainsi? Je sais que ces bravades réussissent auprès du parterre; mais je doute qu'un lecteur yistruil les approuve, quand elles ne sont pas nécessaires , et quand elles sont si fortes qu'elles doivent rompre tout commerce entre les deux interlocuteurs. (V.)
5 Comment une patience fait-elle par delà son pouvoir? jamais on ne peut faire que ce qu'on peut. (V.)
G Phocas (inlin la menace; mais (juelle raison a-t-il de persister à lui faire épouser son tils , qui ne veut pas d'elle , et dont elle ne veut pas? li n'eu a d'aulre raison que celle <iui lui a ele
ôH HERACLIUS, ACTE I, SCENE IIÎ.
Tonne , menace , brave , espère en de faux bruits . Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits.
PULCHÉRIE
Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort
A qui liait l'Iiyniénée, et ne craint point la mort ',
{En ces deux scènes, Héraclius passe pour Martian, et Martia)i pour Léonce. Héraclius se connaît, mais Martian ne se connaît pas.)