HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE I
Que la vertu du fils, si pleine et si sincère ', "Vainque la juste horreur que vous avez du père ' , Et, pour mon intérêt, n'exposez pas tous deux ^...
HÉRACLIUS
Que me dis-tu , Léonce? et qu'est-ce que tu veux? Tu m'as sauvé la vie ; et , pour reconnaissance , Te voudrais à tes feux ôter leur récompense ; Et ministre insolent d'un prince furieux , Couvrir de cette honte un nom si glorieux ; Ingrat à mon ami , perfide à ce que j'aime , Cruel à la princesse, odieux à moi-même!
Je te connais , Léonce , et mieux que tu ne crois ; Je sais ce que tu vaux , et ce que je te dois. Son bonheur est le mien , madame ; et je vous donne Léonce et IMartian en la même personne ; C'est Martian en lui que vous favorisez 4. Opposons la constance aux périls opposés '\ Je vais près de Phocas essayer la prière ; Et si je n'en obtiens la grâce tout entière ^ , Malgré le nom de père , et le titre de fils , Je deviens le plus grand de tous ses ennemis. Oui , si sa cruauté s'obstine à votre perte. J'irai pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte; Et puisse, si le ciel m'y voit rien épargner, Un faux Héraclius en ma place régner 7 ! Adieu, madame.
PULCHÉRIE
Adieu, prince trop magnanime,
' Une vertu pleine et sincère n'est pas le mot propre : une vertu n'est ni pleine ni vide. (V.)
^ Fainquc est trop rude à l'oreille; horreur de est permis en vers. (V.) — Et même en prose. fP.)
3 Martian, cru Léonce, amoureux dePulchérie, veut ici que Pulchérie épouse Héraclius , cru Martian , amoureux d'Eudoxe. Je remarquerai , à cette occasion , que foutes les fois qu'on cède ce qu'on aime , ce sacrilice ne peut faire aucun effet , à moins qu'il ne coûte beaucoup : ce sont cescoml)ats du cœur qui forment les grands intérêts ; de simples arrangements de mariage ne sont jamais tragiques, à moins que, dans ces arrangements mêmes, il n'y ait un péril évident et quelque chose de funeste. N'exposez pas tous deux n'est pas français; il faut : ne les exposez pas tous deux. (V.)
'• Cela veut dire, pour le spectateur, qu'Héraclius, cru Martian, voit dans Léonce un autre lui-même; et cela veut dire aussi , dans l'esprit de l'auteur, que Léonce est le vrai Martian : c'est ce qui se débrouillera par la suite , et ce qui est ici un peu embrouillé ; mais un spectateur bien attentif peut aimer à deviner cette énigme. (V.)
5 Cet opposés est de trop; c'est une ligure de mots inutile; de plus, ce n'est pas le mot propre ; les périls menacent, les obstacles s'opposent. (V.)
<< Ce vers est obscur ; il va trouver Phocas , et , s'<7 n'en obiicnt la f/rûcc; il semble que ce soit la grâce de Phocas. Il eut fallu dire aussi ce que c'est que cette grâce tout entière, puisqu'on n'a pas encore parlé de grâce. (V.)
7 II n'a point été question dans cette scène CCun Janx Héraflius. Cette imprécation forcée, à laquelle on ne s'attend point, n'est là que pour rappeler le titre delà pièce, et pour faire sou venir qu'Héraclius est le sujet de la tragédie. (V.}
( Héraclius s'en va, et Pulchérie continue. Prince digne en effet d'un trône acquis sans crime , Digne d'un autre père. Ali! Phocas! ah! tyran! Se peut-il que ton sang ait formé Martian ?
Mais allons , cher Léonce, admirant son courage , Tâcher de notre part à repousser l'orage. Tu t'es fait des amis , je sais des mécontents ; Le peuple est ébranlé , ne perdons point de temps : L'honneur te le commande , et l'amour t'y convie.
MARTIAN
Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie ;
Et je n'oserai rien qu'avec un juste effroi
Qu'il ne venge sur vous ce qu'il craindra de moi '.
PULCHÉRIE
N'importe ; à tout oser le péril doit contraindre. Il ne faut craindre rien quand on a tout à craindre '. Allons examiner pour ce coup généreux Les moyens les plus prompts et les moins dangereux '.