‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 855 sur 1093 · HERACLIUS, ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

HERACLIUS, ACTE II, SCÈNE II

D'un si profond secret le dangereux mystère ' :

Le tyran, alarmé du bruit qui le surprend,

Rend ma crainte trop juste, et le péril tropjïrand.

Non que de ma naissance il fasse conjecture ;

Au contraire, il prend tout pour grossière imposture,

Et me connaît si peu , que , pour la renverser ^ ,

A riiymen qu'il souhaite il prétend me forcer.

Il m'oppose à mon nom qui le vient de surprendre :

Je suis fils de Maurice ; il m'en veut faire gendre ,

Et s'acquérir les droits d'un prince si chéri

En me donnant moi-même à ma sœur pour mari ^.

En vain nous résistons à son impatience ,

Elle par haine aveugle, et moi par connaissance :

Lui , qui ne conçoit rien de l'obstacle éternel

Qu'oppose la nature à ce nœud criminel ,

.'Menace Pulchérie, au refus obstinée,

Lui propose à demain la mort ou l'hyménée.

J'ai fait pour le fléchir un inutile effort ;

Pour éviter l'inceste, elle n'a que la mort.

Jugez s'il n'est pas temps de montrer qui nous sommes ,

De cesser d'être fils du plus méchant des hommes ,

D'immoler mon tyran aux périls de ma sœur.

Et de rendre h mon père un juste successeur.

LÉOXTIXE.

Puisque vous ne craignez que sa mort, ou l'inceste, Je rends grâce , seigneur, à la bonté céleste De ce qu'en ce grand bruit le sort nous est si doux •» Q)ue nous n'avons encor rien à craindre pour vous. Votre courage seul nous donne lieu de craindre : ]\Iodérez-en l'ardeur, daignez vous y contraindre; Et puisqu' aucun soupçon ne dit rien à Phocas , Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas. De quoi que ce tjTan menace Pulchérie , J'aurai trop de moyens d'arrêter sa furie ^ ,

qu'on n'a pas bien conçues; et si l'esprit se plait à deviner l'intrigue, le cœur n'est pas touché. Que pour punir Phocas Dieu ra ressuscité : voilà où il fallait une métaphore, un tour noble qui sauvât ce ridicule. (V.)

' Héraclius ne dit ici rien de nouveau à Léontine. Il ne s'est rien passé de nouveau depuis la première scène du premier acte; mais l'embarras commence à croître dès qu'Héraclius veut se déclarer. Il ne dit rien, à la vérité, de tragique ; il explique seulement l'embarras où est Phocas. (V.)

^ On ne renverse point une imposture; on la confond. (V.)

3 Ce nwi-méme est de trop ; sans doute, si on le marie , on le .tiarie lui-même. Il fallait des expressions qui donnassent hor-

eur de l'inceste. (V.)

4 Vn sort qui est doux en un grand bruit; ces façons de parler obscures, impropres, gauclies, triviales, incorrectes, iu- 'lignent un lecteur qui a de l'oreille et du goût. Le parterre ne s'en aperçoit pas; il se livre uniquement à la curiosité de savoir comment tout se démêlera. (V.)

5 Ce discours de Léontine inspire une grande curiosité ; je ne sais s'il ne dégrade pas un peu Héraclius , et même Pulchérie. Bien des gens n'aiment pas à voir les lils d'un empereur dépendre entièrement d'une gouvernante, qui les traite comme des enfants, et qui ne leur permet pas de se mêler de leurs

De rompre cet hymen , ou de le retarder, Pourvu que vous veuillez ne vous point hasarder. Répondez-moi de vous, et je vous réponds d'elle.

HÉRACLIUS

Jamais l'occasion ne s'offrira si belle.

Vous voyez un grand peuple à demi révolté,

Sans qu'on sache l'auteur de cette nouveauté.

Il semble que de Dieu la main apesantie.

Se fesant du tyran l'effroyable partie ' ,

Veuille avancer par là son juste châtiment;

Que , par un si grand bruit semé confusément.

Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître,

Et presse Héraclius de se faire connaître.

C'est à nous de répondre à ce qu'il en prétend ^ :

Montrons Héraclius au peuple qui l'attend ;

Évitons le hasard qu'un imposteur l'abuse ,

Et qu'après s'être armé d'un nom que je refuse,

De mon troue , à Phocas sous ce titre arraché ,

Il puisse me punir dem'étre trop caché.

Il ne sera pas temps , madame, de lui dire

Qu'il me rende mon nom , ma naissance et l'empire ,

Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris

Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

LÉONTINE

Sans vous donner pour chef à cette populace , Je romprai bien encor ce coup, s'il vous menace; Mais gardons jusqu'au bout ce secret important; Fiez-vous plus à moi qu'à ce peuple inconstant. Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance ^ Semble digne, seigneur, de cette confiance :

propres affaires : c'est au lecteur à juger de la valeur de cette critique. Le mal est encore que cette Léontine, qui dit avoir tant de moyens , n'a effectivement aucun moyen dans le cours de la pièce, hors un billet dont l'empereur peut très-bien se saisir. (V.)— Phocas ne peut pas s'en saisir, puisqu'il en ignore l'existence. (P.)

' Les termes les plus bas deviennent quelquefois les plus nobles , soit par la place où ils sont mis, soit par le secours d'une épithète heureuse. La partie est un terme de chicane; la main de Dieu appesantie , qui devient l'effroyable partie du tyran , est une idée tcrriJjle. On pourrait incidenter sur une main qui se fait partie ; mais c'est ici que la critique des mots doit, à mon avis, se taire devant la noblesse des choses. Tout ce que dit ici Héraclius est plein de force et de raison ; mais la diction dépare trop les pensées. Évitons le hasard qu'un imposteur Vabuse est un barbarisme. Un trône arraché sous un titre; un empereur qui se prévaudra d'un nom pris : tout cela est impropre, confus, mal exprimé. Plusieurs personnes de goût sont choquées de voir une femme qui veut toujours prendre tout sur elle, et qui ne veut pas seulament qu'Héraclius sache autre chose que son nom. Ce caractère n'est pas ordinaire : il excite une grande curiosité ; mais , encore une fois , il rend le prince petit. On est secrètement blessé que le héros de la pièce soit inutile, et qu'une gouvernante, qui n'est ici qu'une intrigante, veuille tout faire par vanité. (V.)

2 Cet en prétend tombe sur Héraclius ; mais ce que Dieu en. prétend n'est pas supportable. Ce n'est pas ainsi qu'on parle de Dieu ; ce n'est pas ainsi que Racine s'exprime dans Athalie. (V.)

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