‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 856 sur 1093 · HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE IL

SJq

Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait, Et bientôt mes desseins auront leur plein effet. Je punirai Phocas , je vengerai IMaurice ; INIais aucun n'aura part à ce grand sacrifice : J'en veux toute la gloire, et vous me la devez. Vous régnerez par moi , si par moi vous vivez. Laissez entre mes mains mûrir vos destinées. Et ne hasardez point le fruit de vingt années.

EUDOXE

Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs » , Ne vous exposez point au dernier des malheurs. La mort de ce tyran, quoique trop légitime , Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime ' : Le peuple pour miracle osera maintenir Que le ciel par son fils l'aura voulu punir; Et sa haine obstinée après cette chimère Vous croira parricide en vengeant votre père ; La vérité n'aura ni le nom ni l'effet Que d'un adroit mensonge à couvrir ce forfait ; Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire Pour ne pas obscurcir l'éclat de votre gloire. Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents...

HÉRACLIUS

Vous en êtes aussi , madame, et je me rends ^ ; Je n'examine rien , et n'ai pas la puissance De combattre l'amour et la reconnaissance ; Le secret est à vous, et je serais ingrat

' On écoute des soupirs , on n'écoute point des pleurs , on ies voit. (V.)

* Dernier des malheurs est faible. Trop légitime; ce trop est de trop. Dedans vos mains ; il faut dans. (V.)

3 Fous en êtes aussi; c'est une de ces expressions de comédie qu'on est obligé de relever si souvent, mais en ajoutant toujours que c'était le défaut du temps. Si cette expression n'est pas élevée , le fond du discours d'Héraclius ne l'est pas davantage : il ne prend aucune mesure, et ne dit rien de grand ; il se borne à ne pas faire éclat d'un secret, sans le congé de sa gouvernante. Son compliment aux yeux tout divins d'Eudoxe, la protestation qu'il n'aspire au trône que par la seule soif d'en faire part à Eudoxe, sont une froide galanterie, telle (jue celle de César avec Cléopâtre. Ce n'est pas là une passion tragique ; c'est parler d'amour comme on en parlait dans la simple comédie, et d'une manière moins élégante, moins fine qu'aujourd'hui. Corneille a mis de l'amour dans foutes ses pièces; mais on a déjà remarqué que cet amour n'a jamais été intéressant que dans le Cid , et attachant que dans Poli/eucle : c'est de tous les sentiments le plus froid et le plus petit, quand il n'est pas le plus violent. Je ne sais si on peut citer l'opinion de Rousseau comme une autorité; il a fait de si mauvaises comédies, que son sentiment, en fait de tragédies, peut n'avoir point de poids; mais , quoiqu'il n'ait rien fait de bon pour le théâtre , et qu'il soit inégal dans ses autres ouvrages, il avait un goût trèscultivé. Voici ce qu'il dit dans sa lettre au comédien Riccoboui : « Que les effets de l'amour soient tragiques comme dans Her- « mione et dans Phèdre, qu'on le représente accompagné du « trouble, des inquiétudes, et des violentes agilalions qui en « font le caractère; en un mot, que les héros soient amoureux , « et non pas des discoureurs d'amour, comme dans les pièces « du grand Corneille et dans celles de son frère. » fV.)

Si sans votre congé j'osais en faire éclat, Puisque , sans votre aveu , toute mon aventure Passerait pour un songe ou pour une imposture. Je dirai plus : l'empire est plus à vous qu'à moi , Puisqu'a Léonce mort tout entier je le doi ; C'est le prix de son sang , c'est pour y satisfaire ' Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère : Non que pour m'acquitter par cette élection * Mon devoir ait forcé mon inclination ; Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent ; 11 prépara mon âme aux feux qu'ils allumèrent ; Et ces yeux tout divins , par un soudain pouvoir, Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir ^. Oui , mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n'aspire Que pour vous voir bientôt maîtresse de l'empire. Je ne me suis voulu jeter dans le hasard 4 Que par la seule soif de vous en faire part ^ ; C'était là tout mon but. Pour éviter l'inceste Je n'ai qu'à m'éloigner de ce climat funeste; Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû <"' , Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu ; Seul je vous ôteral ce que je dois vous rendre. Disposez des moyens et du temps de le prendre 7. Quand vousvoudrezrégner, faites-m'en possesseur ** : Mais, comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma sœur. Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême , Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.

LÉONTINE

Reposez-vous sur moi , seigneur, de tout son sort , Et n'en appréhendez ni l'hymen ni la mort 9.

' On ne satisfait point au prix d'un sang. (V.) ^ Le mot d'élection n'est nullement le mot propre , et Héraclius ne peut mettre en doute qu'il n'ait eu de rinclinallon pour Eudoxe, puis(iu'il l'aime depuis longtemps. (V.)

^ Des yeux divins qui achèvent l'effet d'un devoir sur quelqu'un , sont une étrange façon de parler. (V.)

4 On se jette dans le péril, et non dans le hasard. (V.)

5 Tout cela est trop mal écrit. (V.)

C> Voltaire, peu soigneux dans le choix des éditions qui ont servi de base à son commentaire, a lu ainsi ce vers :

Mais si je me dérobe au sang qui vous est dû ,

et l'a accompagné de cette note injurieuse : « Que"veut dire ce « vers obscur? est-ce son sang? est-ce celui de Phocas? com- « ment aura-t-elle perdu ce sang? Qu'elles expressions louches, « fausses, inintelligibles! Il semble que Corneille ait, après ses « succès , méprisé assez le public pour ne jamais soigner son « style, et pour croire (jue la postérité lui passerait ses fautes Il innombrables. »

7 II lui parle de prendre ce qu'il lui doit rendre. (V.)

8 Faites-moi possesseur de ce que Je dois vous rendre, quand vous pourrez le pr( udre.Toul cela est bien loin de lu noblesse et de rélcgiiiicf (|ue le style tragique demande. (V.)

9 y'ajijnr/iendc: ni l'/n/men ni la mort de tout son sort : on ne peut écrire plus burl)arenienl. (V.)

HËRACLIUS, AGÏE II, SCÈNE IV.

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