‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 857 sur 1093 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

LÉONTINE, EUDOXE

LÉOATINE.

Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise ; A ne vous rien cacher son amour m'autorise : Vous saurez les desseins de tout ce que j'ai fait ' , Et pourrez me servir à presser leur effet. Wotre vrai Martian adore la princesse : Animons toutes deux l'amant pour la maîtresse ; Faisons que son amour nous venge de Phocas ' , Et de son propre fils arme pour nous le bras. Si j'ai pris soin de lui , si je l'ai laissé vivre , Si je perdis Léonce , et ne le fis pas suivre, Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour , pour s'agrandir, A ma pleine vengeance il pourrait s'enhardir. Je ne l'ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE

Ah! madame!

LÉONTINE

Ce mot déjà vous intimide !

C'est à de telles mains qu'il nous faut recourir ; C'est par là qu'un tyran est digne de périr ; Et le courroux du ciel , pour en purger la terre , Nous doit un parricide au refus du tonnerre. C'est à nous qu'il remet de l'y précipiter : Phocas le commettra s'il le peut éviter ; Et nous immolerons au sang de votre frère Le père par le fils, ou le fils par le père.

' Cela n'est pas français; il faut les ruinons, ou apinencz mes desseins et tout ce que j'ai fait. (V.)

' Il parait que Léontine n'a pris aucune mesure : elle a une espérance vague qu'un jour Martian , se croyant Héraclius , pourra tuer son propre père Pliociis ; mais elle n'est siire de rien : elle se repait de l'idée d'un parricide, à quoi Eudoxe s'oppose très-raisonnablement. D'ailleurs Léontine n'a qu'un intérêt éloigné à toute cette intrigue. Il n'est (^uére dans la nature qu'elle ait élevé Martian pour tuer un jour son père; on ne médite pas un parricide de si loin. Aujourd'hui qu'il s'agit de faire régner Héraclius, il n'importe par quelles mains Pliocas périsse. Un parricide n'est ici qu'une horreur inutile : à peine est- il question de ce parricide dans la pièce. La fable a imaginé de telles atrocités dans la famille d'Atrée ; mais ce sont les personnages de celte famille qui les commettent eux-mêmes , emportés par la fureur de leur vengi'ance. Quand ils commettent ces parricides, quand Atrée fait manger à Thycste ses propres enfants, c'est dans l'excès de l'emportement qu'inspire un outrage récent. Atrée ne médite pas sa vengeance vingt ans; cela serait froid et ridicule. Ici, c'est une gouvernante d'enfants qui, sans aucun intérêt personnel , a livré son propre lils à la mort , il y a vingt ans, dans l'espérance que Martian, substitué à ce tjls, tuerait dans vingt ans son père Phocas; cela n'est guère dans l'ordre des choses possibles. Remarquons surtout que les atrocités font effet au théâtre quand la passion les excuse, quand celui qui va tuer quelqu'un a des remords , quand celte situation produit de grands mouvements. C'est ici tout le contraire. Il n'y a point de lecteur qui ne fasse aisément toutes ces réflexions; mais, au théâtre , le spectateur, occupé de l'intrigue, s'attache peu à démêler ces défauts, qui sont sensibles à la lecture. (V.)

L'ordre est digne de nous ; le crime est digue d'eu.t : Sauvons Héraclius au péril de tous deux.

EUDOXE

Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père ; Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire ' ? Et sachant sa vertu, pouvez-vous justement Abuser jusque-là de son aveuglement.'

LÉONTINE

Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance Mérite que l'erreur arrache l'innocence ^ , Et que , de quelque éclat qu'il se soit revêtu , Un crime qu'il ignore en souille la vertu ^.

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