‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 865 sur 1093 · MARTIAN, PULCHÉRIE · texte numérisé non relu

MARTIAN, PULCHÉRIE

MABTI4N.

Je veux bien l'avouer, madame , car mon cœur A de la peine encore à vous nommer ma sœur, Quand , malgré ma fortune à vos pieds abaissée , J'osai jusques à vous élever ma pensée, Plus plein d'étonnenient que de timidité , J'interrogeais ce cœur sur sa témérité; Et dans ses mouvements , pour secrète réponse , Je sentais quelque chose au-dessus de Léonce, Dont, malgré ma raison, l'impérieux effort Emportait mes désirs au delà de mon sort.

PULCHÉRIE

Moi-mcme assez souvent j'ai senti dans mon âme îMa naissance en secret me reprocher ma flanime. Mais quoi ! l'impératrice, à qui je dois le jour, Avait innocemment fait naître cet amour : J'approchais de quinze ans, alors qu'empoisonnée » Pour avoir contredit mon indigne hyménée , Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs : '< Le tyran veut surprendre ou forcer vos désirs , <. I\la fille, et sa fureur à son fils vous destine; « Mais prenez un époux des mains de Léontine : I. Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. » (^et ordre en sa faveur me sut si bien toucher, Qu'au lieu de la haïr d'avoir livré mon frère J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère; Et confondant ces mots de trésor et d'époux , Je crus les bien entendre , expliquant tout de vous. J'opposais de la sorte à ma fière naissance

niriosité est grand, c'est qu'il y a dans colle tragédie de Irèsl)eaux morceaux qui enlèvent le suffrage des spectateurs. L'instruction de la jeunesse exige que les beautés et les défauts soient remarqués. (V.)

' La première scène de ce troisième acte a la même obscurité (|ue tout ce qui précède; et par conséquent, le jeu des passions, les mouvements du co'ur, ne peuvent encore se déployer ; rien de terrible, rien de tragique, rien de tendre; tout se passe en éclaircissements , en réflexions , en subtilités , en énigmes; mais l'intérêt de curiosité soutient la pièce. (V.)

* Voilà encore une nouvelle préparation, une nouvelle avanl- Bcène. On n'apprend qu'au troisième acte que la mère de Pulchérie a été empoisonnée; on apprend encore qu'elle a dit que Léontine gardait qn trésor pour la princesse. Tous ces écliafauds doivent être posés au premier acte , autant qu'on le peu! , alin que l'esprit n'ait plus à s'occuper que de l'action. (V.)

Les favorables lois de mon obéissance ' ; Et je m'imputais même à trop de vanité De trouver entre nous quelque inégalité. La race de Léonce étant patricienne , L'éclat de vos vertus l'égalait à la mienne; Et je me laissais dire en mes douces erreurs : « C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs, « Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage » A qui le monde entier peut rendre un juste homma- J'écoutais sans dédain ce qui m'autorisait : [ge. •- Jj'amour pensait le dire, et le sang le disait ; Et de ma passion la flatteuse imposture S'emparait dans mon cœur des droits de la nature.

MARTIAN

Ah! ma sœur! puisque enfin mon destin éclairci Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi , Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène ! C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine ' ; Mais quand il faut changer l'amour en amitié , Que l'âme qui s'y force est digne de pitié! Et qu'on doit plaindre un cœur qui , n'osant s'en dé- Se laisse déchirer avant que de se rendre ! ^fendre , Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous ! Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimais d'être ! Ah ! s'il m'était permis de ne me pas connaître , Qu'un si charmant abus serait à préférer A l'âpre vérité qui vient de m'éclairer!

PULCHÉRIE

J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces. Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces^; Et la haine à mon gré les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement i J'ai senti comme vous une douleur bien vive

» Tous ces raisonnements subtils sur l'amour et sur la force, du sang , auxquels Martian répond aussi par des réflexions, sont d'ordinaire l'opposé du tragique. Les subtilités ingénieuses amusent l'esprit dans un livre, et encore très-rarement; mais tout ce qui n'est point sentiment, passion, pitié, terreur, est froideur au théâtre. Qu'est-ce que c'est qu'une yZért- 7iaissance et les lois d'une obéissante? (V.)

' On ne tombe point dans un penchant. Toujours des expressions impropres. (V.)

3 On aigrit des douleurs, des ressentiments, des soupçons même. Racine a dit avec son élégance ordinaire :

La douleur est injuste, et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.

Mais on n'a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui ne peut épouser son frère ne fait point un divorce. (V.)

4 Les maximes , les sentences , au moins doivent être claires ; celle-ci n'est ni claire , ni convenable, ni vraie. Il est faux qu'il soit plus agréable d'être obligé de passer de l'amour h la liaine , qu(; de l'amour à l'amilié. Corneille e.st tombé si souvent dnns ce défaut , qu'il est inutile d'en examiner la source. Cette habitude de faire raisonner ses personnagi's avec subtilité n'est pas le fruit du génie. Le génie [leint h grands traits, invente lou-

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