‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 869 sur 1093 · PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMINTAS · texte numérisé non relu

PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMINTAS

PHOCAS

Et toi , n'espère pas désormais me fléchir. Je tiens Héraclius, et n'ai plus rien à craindre, Plus lieu de te ilatter, plus lieu de me contraindre. Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil , Et j'abattrai d'un coup sa tête et ton orgueil. Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes; Laisse aller tes soupirs , laisse couler tes larmes '.

PULCHÉRIE

Moi, pleurer! moi , gémir, tyran! J'aurais pleuré

Si quelques lâchetés l'avaient déshonoré ,

S'il n'eût pas emporté sa gloire tout entière ,

S'il m'avait fait rougir par la moindre prière,

Si quelque infâme espoir qu'on lui dût pardonner

Eût mérité la mort que tu lui vas donner.

Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point démentie.

Il n'a point pris le ciel ni le sort à partie ,

Point querellé le bras qui fait ces lâches coups ^ ,

Point daigné contre lui perdre un juste courroux 4.

Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,

De tous deux , de soi-même il s'est montré le maître;

Et dans cette surprise il a bien su courir

' Attendant que mon. choix ; ce n'est pas là le mot propre, il veut dire en attendant que j'en dispose, en attendant que tout soll éclairci; du reste on sent assez que cette scène est grande et pathétique. Il est vrai que Pulchérie y joue un rôle désagréable ; elle n'a pas un mot à placer. Il faut , autant qu'on le peut , qu'un personnage principal ne devienne pas inutile dans la scène la plus intéressante pour lui. (V.)

' Expression qui n'est ni noble ni juste. Des soupirs ne vont point. Ce qui est moins noble encore, c'est l'insulte ironique faite inutilement à une femme par un empereur. Un tyran peut être représenté perfide, cruel, sanguinaire, mais jamais bas; il y a toujours de la lâcheté à insulter une femme, surtout quand on est son maître absolu. (V.)

5 On ne fait point des coups ; on dit , dans le style familier, faire un mauvais coup, mais jamais faire des coups ; on ne querelle point un bras . et il n'y a ici nul bras qui ait fait un coup. Tout le reste du discours de Pulchérie serait d'une grande beauté, s'il était mieux écrit. (V.)

'i Point daigné perdre un juste courroux contre un bras ! (V.)

HERACLIUS, ACTE lll, SCENE IV.

A la nécessité qu'il voyait de mourir.

Je goûtais cette joie en un sort si contraire. Je l'aimai comme amant , je l'aime comme frère ; Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement Digne d'être mon frère, et d'être mon amant.

PHOCAS

Explique , explique mieux le fond de ta pensée ; Et , sans plus te parer d'une vertu forcée , Pour apaiser le père , offre le cœur au fils ' , Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.

PULCHÉRIE

Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses Mon âme ose descendre à de telles bassesses »? Prends mon sang pour le sien ; mais , s'il y faut mon Périsse Héraclius avec sa triste sœur! [cœur,

PHOCAS

Eh bien ! il va périr ; ta haine en est complice ^.

PULCHÉRIE

Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice 4. Dieu , pour le réserver à ses puissantes mains , Fait avorter exprès tous les moyens humains ; Il veut frapper le coup sans notre ministère. Si l'on t'a bien donné Léonce pour mon frère , Les quatre autres peut-être, à tes yeux abusés , Ont été comme lui des Césars supposés.

L'État , qui , dans leur mort , voyait trop sa ruine , Avait des généreux autres que Léontine; Ils trompaient d'un barbare aisément la fureur. Qui n'avait jamais vu la cour ni l'empereur ^. Crains, tyran, crains encortous les quatre peut-être : L'un après l'autre enfin se vont faire paraître ^ ; Et , malgré tous tes soins , malgré tout ton effort , Tu ne les connaîtras qu'en recevant la mort. ]\loi-même , à leur défaut , je serai la conquête De quiconque à mes pieds apportera ta tête; L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer ?

' Quelle raison peut avoir Phocas de vouloir que Pulchérie épouse son prétendu lils, quand il se croit sûr de tenir Héraelius en sa puissance? Il sait que Pulchérie et Héraclius, cru Martian , ne s'aiment point. Offre-t-on ainsi le cœur quand on est menacé de mort? (V.) * Ose est ici contradictoire; on n'ose pas être bas. (V.) 5 Autre impropriété ; on est complice d'un criminel, complice d'un crime, mais non pas de ce que quelqu'un va périr. (V.)

4 Choir n'est plus d'usage. Cette idée est grande, mais n'est pas exprimée. (V.)

5 Par la phrase, c'est la fureur de Phocas qui n'avait point vu Maurice; il faut éviter les plus petites amphibologies. Mais peut-on dire d'un homme qui commandait les armées, qu'il n'avait jamais seulement vu l'empereur? (V.)

*^ C'est un barbarisme ; on se fait voir, on ne se fait point paraître; la raison en est évidente : c'est qu'on parait soi-même, et que ce sont les autres qui vous voient. (V.)

■7 Cet hémistiche, qu'on puisse imaginer, est surperflu, et sert uniquement à la rime. Quelle idée a Pulchérie d'épouser le dernier homme de la lie du peuple? la noblesse de sa vengeance peut-elle descendre à celte bassesse? (V)

Sera digne de moi , s'il peut t'assassiner.

Va perdre Héraclius , et quitte la pensée

Que je me pare ici d'une vertu forcée ;

Et, sans m'importuner de répondre à tes vœux ' ,

Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux.

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