‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 892 sur 1093 · HÉRACLIUS, ACTE V, SCÈNE VF · texte numérisé non relu

HÉRACLIUS, ACTE V, SCÈNE VF

PULCHERir.

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN

Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire Que d'épouser le fils pour éviter le père ■ : L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE

Qui me le montrera, si je veux l'épouser.? Et , dans cet hyménée à ma gloire funeste , Qui me garantira des périls de l'inceste?

MARTIAN

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous ; Mais, madame, on peut prendre un vain titre d'époux, Abuser du tyran la rage forcenée , Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée '.

PULCHÉRIE

î'eindre et nous abaisser à cette lâcheté!

HÉRACLIUS

Pour tromper un tyran, c'est générosité. Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne, Deux ennemis secrets auprès de sa personne. Qui , dans leur juste haine animés et constants, Sur l'ennemi conmiun sauront prendre leur temps , Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie , Feignons , vous le voulez, et j'y résiste en vain. Sus donc , qui de vous deux me prêtera la main 3? Qui veut feindre avec moi ? qui sera mon complice.?

HÉRACLIUS

Vous , prince , à cpii le ciel inspire l'artifice.

MARTIAN

Vous , que veut le tyran pour fils obstinément.

' La syntaxe demandait : il n'est de conseil salutaire pour vous que d'épouser le fils; éviter le père est trop faible. (V.)

^ / ivre en frère et sœur ; cette expression est trop familière , et n'est pas correcte. Pulchérie demande conseil; Martian lui conseille d'épouser Héraclius sans user des droits du mariage : Il faut convenir que c'est là un très-petit artilice , et indigne de la tragédie. Ces conversations dans un cinquième acte, lorsqu'on doit agir, sont presque toujours très-languissantes. Je ne sais s'il n'y a pas , dans la pièce extravagante et monstrueuse de Caldéron, un plus grand fonds de tragique, quand le iils de Phocas veut tuer son père. C'était même pour un parricide que Léontine l'avait réservé ; elle s'en explique des le second acte; on s'attend à cette catastrophe. Le Iils de Phocas , près do tuer cet empereur, et Héraclius voulant le sauver, pouvaient former un beau coup de théâtre; cependant il n'arrive rien de ce que Léontine a projeté, et Martian ne fait autre chose, dans tout le cours de la pièce, que dire : Qui suis-jeP (V.)

3 Sus donc. On se servait autrefois de ce mot dans le discours familier; il veut dire : vite, allons, courage, dépéc/iez-vous :

Sus , sus ; du vin partout ; versez , garçon , versez. l'ourceaugnac.

Mais Pulchérie ne peut dire : allons vite, sus, qui veut feindre avec moi? qui veut m'épouscr pour ne point jouir des droits du maria f/ep (V.)

HERACLIUS

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS

Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse '.

MARTIAN

Vous aviez commencé tantôt d'y consentir.

PULCHÉRIE

Ah ! princes , votre cœur ne peut se démentir ; Et vous l'avez tousdeuxtropgrand, trop magnanime. Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime. Je vous connaissais trop pour juger autrement , Et de votre conseil , et de l'événement ; El je n'y déférais que pour vous voir dédire, [pi re ; Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'em- Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS

Admirez cependant quel malheur est le mien : L'obscure vérité que de mon sang je signe, Du grand nom qui meperd ne mepeutrendre digne»; On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas, Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

MARTIAN

Voyez d'autre côté quelle est ma destinée.

Madame : dans le cours d'une seule journée.

Je suis Héraclius, Léonce et Martian ;

Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.

De tous trois ce désordre en un jour me fait naître ,

Pour me faire mourir enfin sans me connaître.

PULCHÉRIE

Cédez , cédez tous deux aux rigueurs de mon sort :

Il a fait contre vous un violent effort 3.

Votre malheur est grand; mais, quoiqu'il en succède,

La mort qu'on me refuse en sera le remède ;

Et moi.... Mais que nous veut ce perfide.?

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