LE SOLEIL, MELPOMÈNE
MELPOMÈNE
Arrête un peu ta course impétueuse ;
Mon théâtre, Soleil , mérite bien tes yeux • ; Tu n'en vis jamais en ces lieux La pompe plus majestueuse :
J'ai réuni , pour la faire admirer, Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie ;
De tous leurs arts mes sœurs l'ont embellie : Prête-moi tes rayons pour la mieux éclairer. Daigne à tant de beautés , par ta propre lumière , Donner un parfait agrément , Et rends cette merveille entière En lui servant toi-même d'ornement.
LE SOLEIL
Charmante muse de la scène.
Chère et divine Melpomène , Tu sais de mon destin l'inviolable loi ;
Je donne l'ame à toutes choses ,
Je fais agir toutes les causes ; Mais quand je puis le plus , je suis le moins à moi ;
Par une puissance plus forte
Le char que je conduis m'emporte :
Chaque jour sans repos doit et naître et mourir.
J'en suis esclave alors que j'y préside ; Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide Ne règle que l eur route , et les laisse courir.
MELPOMÈNE
La naissance d'Hercule et le festin d'Atrée
T'ont fait rompre ces lois ; Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois
Faire en même contrée.
Je dis plus; tu le dois en faveur du spectacle Qu'au monarque des lis je prépare aujourd'hui ; Le ciel n'a fait que miracles en lui ; Lui voudrais-tu refuser un miracle.^
LE SOLEIL
Non, mais je le réserve à ces bienheureux jours Qu'ennoblira sa première victoire ; Alors j'arrêterai mon cours Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire. Prends cependant le soin de le bien divertir,
' Je ne forai point de remarques détaillées sur ce théâtre qui mérite les yeux du Soleil cm ïica de ses regards, ni sur le frein que le Svleil tient à ses chevaux; mais je remarquerai (jue ce n'est pas Quinault qui consacra le premier ses prok)gucs à la louange de Louis XIV : il ne lui donna même jamais de louanges aussi outrées dans le cours de ses coiuiuèlcs que Corneille lui en donne ici. Il n'est guère permis de dire à un prince qui n'a eu encore aucune occasion de se signaler, qu'il est le plus grand des rois. Alexandre, César el Pompée, aUachés a« char de Louis XIV avant qu'il ait pu rien faire, révoltenl un peu le lecteur.
Je lui montre Pompée , Alexandre , César, Mais comme des liéros attacliéo à son char.
C'est cet endroit que Boileau voulait noter quand il dit a
Louis XIV :
Ce n'est pus furaisimcnt , romme iin autre , A ton cIirt Je ne puisse attacher Alexandre et César. (V.) ^