‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 986 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

D. ISABELLE, D. I>ÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOFE.

CABLOS.

Eh bien f madame , ciiiln on coniiuît ma naisiaucc ; Voilà le digne fruit de mon obéissance.

J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité

Si vos commandements ne m'eussent arrêté.

Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste;

Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste!

On me vole mon père! on le fait criminel

On attache à son nom un opprobre éternel !

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme ; La bassesse du sang ne va point jusqu'à fâme , Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils ; Rien n'en peut effacer le sacré caractère. i De grâce, commandez qu'on me rende mon père. Ce doit ^eur être assez de savoir qui je suis , Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.

D. MANBIQUE.

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire , Madame, et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois A fait trembler le Maure , et triompher nos rois , Reçût de sa naissance une tache éternelle ; Tant de valeur mérite une source plus belle. Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser; Il aime son erreur, daignez l'autoriser : A tant de beaux exploits rendez cette justice , Et de notre pitié soutenez l'artifice.

CABLOS.

Je suis bien malheureux si je vous fais pitié ■ ; Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie , Vous plaignez aisément mon entrée à la vie .; Et me croyant par elle à jamais abattu , Vous exercez sans peine une haute vertu. Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne : La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne ; IMais son plus bel éclat serait trop acheté , Si je le retenais par une lâcheté. [ che :

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans ta- Puisque vous la savez , je veux bien qu'on la sache. Sanche , fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,

' Tout ce que dit ici Carlos est grand, sans enflure, et d'uni' J)eauté vraie. Il n\v a que ce vers, pris de l'espagnol, dont W. bon goût puisse 6lre mécontent :

A Texemple du ciel, j'ai fait beaucoup de rien.

Ces traits hardis surprennent souvent le parterre; mais y a-t il rien de moins convenable que de se comparer à Dieu? ((ucl rapport les actions d'un soldat qui s'est élevé peuvent-elles avoir avec la créiition? On ne saurait être trop en garde conlro ces hyperboles audacieuses , qjii peuvent éblouir des jeunes gens , (jue tous les hommes sensés réprouvent , et dont vous ne trouverez jamais d'exemple, ni dans Virgile, ni dans Cicéron , ni dans Horace , ni dans Bacine. Remarquez encore que le mol de ciel n'est pas ici à sa place, attendu que Dieu a crée !•■ ciel et la terre, et qu'on ne peut dire en celte occasion que k cul n fait br.niroii}) de rini. (V.) - Cette reinarcfue ne nous pa-

I rait qu'une vaine subtilité. Le ciel est pris ici pour Dieu !ui-

i même, et ne peut avoir d'autre siub. (F.)

BON SANCHE, ACTE V, SCÈNE Vî.

De deux comtes jadis fut le libérateur -, Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain ; Sanche enfin , malgré lui , dedans cette province , Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.

Voilà ce qu'a pu faire, et qu'a fait à vos yeux Un cœur que ravalait le nom de ses aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce Kclate encore assez pour honorer ma race , Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

D. LOPE

Cette noble fierté désavoue un tel père , Et , par un témoignage à soi-même contraire , Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci. Non , le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi , Et son âme paraît si dignement formée , Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée. Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils : La justice du ciel ne peut l'avoir permis ; Les tendresses du sang vous font une imposture , Et je déments pour vous la voix de la nature. Ne vous repentez point de tant de dignités Dont il vous plut orner ses rares qualités : Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage , Madame ; il les relève avec ce grand courage ; Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui , Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D. ISABELLE

La générosité qu'en tous les trois j'admire Me met en un état de n'avoir que leur dire , Et, dans la nouveauté de ces événements , Par un illustre effort prévient mes sentiments.

Us paraîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent A lui rendre l'honneur qiie ses hauts faits méritent. Et ne dédaigner pas Tilluslre et rare objet D'une haute valeur qui part d'un sang abject : Vous courez au-devant avec tant de franchise , Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise.

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu , Sanche , puis(ju'à ce nom vous êtes reconnu , Miraculeux héros, dont la gloire refuse L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs (]ue vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel |)cre; Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père , et de n^tin rougir point > ,'

' Ce vprs rst lics-ltcnn, cl digne de Onneillc. Au icijle, ilcnoniiienltfbl à r<'si)af;nolr. (V )

Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.

Page 1