‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 999 sur 1093 · NÏCOMÈDE, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

NÏCOMÈDE, ACTE I, SCÈNE II

ATTALE

Vous l'eslimez trop peu pour lo vouloir garder.

Je vous estime trop pour vouloir rien farder. Votre rang et le mien ne sauraient le permettre : Pour garder votre cœur je n'ai pas où le mettre ' ; La place est occupée * : et je vous l'ai tant dit, Prince, que ce discours vous dût être interdit : On le souffre d'abord , mais la suite importune.

ATTALE

Que celui qui l'occupe a de bonne fortune ^ ! Et que serait heureux qui pourrait aujourd'hui ^ Disputer cette place , et l'emporter sur lui !

La place à l'emporter coûterait bien des têtes. Seigneur : ce conquérant garde bien ses conquêtes , Et l'on ignore encor parmi ses ennemis L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.

ATTALE

Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte

Que, tout vaillant qu'il est , il faudra qu'il en sorte ^

LAODICE

Vous pourriez vous méprendre.

ATTALE

Et si le roi le veut ^ ;

Dièie et Virgile l'ont employée fréquemment dans l'épopée; et on la verra , dans Nicomède , s'approcher quelquefois du su- Mlnie. Nous ne prétendons pas cependant justilier, par cette oljpervation , l'espèce d'ironie qu'emploie ici Laodice ; elle est comique, et par conséquent déplacée. (P.)

■ Après les beaux vers que Laodice a débités dans la scène pK-cédente , et va débiter encore, on ne peut sans chagrin lui voir prendre si souvent le ton du lias comique. Ce vers serait à peine souffert dans une farce. (V.)

' La place est occupée ressemble trop h la signnra è itnpcdita des Italiens. On ne doit jamais employer de ces expressions familières qui rappellent des idées comiques : c'est alors surtout qu'on doit chercher des tours nobles. (V.)

3 Ce vers est comicjue, et n'est pas français : on ne dit point , ila bonne fortune , mauvaise fortune ; et on sait ce qu'on entend par bonnes fortunes dans la conversation; c'est précisément par celte raison que cette expression doit être bannie du théâtre tragique. (V.)

4 Que serait heureux qui n'est pas français : Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent aimer.' e.st un fort joli vers; Que sont heureux ceux qui peuvent aimer! est un barbarisme, Remarquez qu'un seul mot de plus ou de moins suffit pour gâter absolument les plus nobles pensées et les plus belles expressions. (V.)

5 Toutes les fois que l'on emploie un pronom dans une phrase, il se rapporte au dernier nom substantif; ainsi, dans cette phrase, celui-ci se rapporte au/o>7, et les deux pronoms il se rapportent à celui-ci. Le sens grammatical est, quelque vailliint que soit ce fort, il faudra qu'il sorte : et l'on voit assez combien ce sens est vicieux. Corneille veut dire , quelque vaillant que soit le conquérant; mais il ne le dit pas. (V.)

*»On peut faire ici une rédexion. Atlale parle de son amour, et des intérêts de l'ÉUit, et des secrets du roi, devant un inconnu : cela n'est pas conforme à la prudence dont Attalc est

LAODICE

Le roi , juste et prudent , ne veut que ce qu'il peut.

ATTALE

Et que ne peut ici la grandeur souveraine?

Ne parlez pas si haut : s'il est roi , je suis reine ; Et vers moi tout l'effort de son autorité N'agit que par prière et par civilité •.

ATTALE

Non ; mais agir ainsi souvent c'est beaucoup dire Aux reines comme vous qu'on voit dans son empire : Et, si ce n'est assez des prières d'un roi , Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.

Rome, seigneur!

ATTALE

Oui , Rome; en êtes- vous en doute?

Seigneur, jecrains pour vous qu'unRomain vous écou-

Et si Rome savait de quels feux vous brûlez , [te » ;

Bien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez ,

Elle s'indignerait de voir sa créature

A l'éclat de son nom faire une telle injure ,

Et vous dégraderait peut-être dès demain

Du titre glorieux de citoyen romain.

Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine

En le déshonorant par l'amour d'une reine?

Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois

Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois ^?

Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes,

Vous en avez bientôt oublié les maximes.

souvent loué dans la pièce ; mais aussi, sans ce défaut, la scène ne subsisterait pas ; et quelquefois on souffre des fautes qui amènent des beautés. (V.)

' Civilité, terme de comédie. Ce sentiment de fierté est beau dans Laodice, mais est-il bien fondé? Elle est reine d'Arménie, mais elle n'est point dans son royaume; elle est à la cour de Prusias, qui, de son aveu, est le dépositaire de ses jeunes ans, qui a sur elle les plus grands droits par l'ordre de son père, qui est le maître eniin , et dont les prières sont des ordres. La jeune Laodice peut, avec bienséance, n'écouter (jiie sa lierté, et se tromper un peu par grandeur d'Ame. Klle peut avoir tort dans le fond, mais il est dans son caractère d'avoir ce tort. Enfin n'agit que par prière peut signifier ne doit agir que par prière. (V.)

' Voyez la remarque ci-dessus. C'est encore une expression de doute , et la négation ne est nécessaire \je crains qu'un Homain ne vous écoule : mais en poésie on peut se dispenser de cette règle. (V.)

3 Bourgeois; celte expression est bannie du style noble. Elle y était admise a Rome , et l'est encore dans les républiques : le droit de bourgeoisie , le titre de bourgeois. Elle a perdu chez nous de sa dignité ; peut-être parce que nous ne jouissons pas des droits qu'elle exprime. Un bourgeois, dans une république, est en général un homme capable de parvenir aux emplois; dans un état monnrchi()ue, c'est un homme du commun. Aussi ce mol csl-il Ironicine dans la bouche de Nicomède, et n'ôle rien à la noble fViinelé de son discours. (V.)

Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous ; [ tous ,

Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons

Et, sans plus l'abaisser à cette ignominie

D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie,

Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur,

La fille d'un tribun ou celle d'un préteur ;

Que Rome vous permet cette haute alliance,

Dont vous aurait exclu le défaut de naissance ,

Si l'honneur souverain de son adoption

Ne vous autorisait à tant d'ambition.

Forcez , rompez , brisez de si honteuses chaînes ;

Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines;

Et concevez enfin des vœux plus élevés ,

Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

ATTALE

Si cet homme est à vous , imposez-lui silence ,

Madame, et retenez une telle insolence.

Pour voir jusqu'à quel point elle pourrait aller,

.l'ai forcé ma colère à le laisser parler;

Mais je crains qu'elle échappe ', et que, s'il continue,

Je ne m'obstine plus à tant de retenue.

Seigneur , si j'ai raison , qu'importe à qui je sois ? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix? Vous-même , amour à part , je vous en fais arbitre.

Ce grand nom de Romain est un précieux titre ; Et la reine et le roi l'ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté. Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance ' ; Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné ^ ; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné , Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine. D'un si rare trésor l'un et l'autre jaloux....

ATTALE

Madame, encore un coup 4 , cet homme est-il à vous.^ Et pour vous divertir est-il si nécessaire ^ Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire.?

LAODICE

Puisqu'il vous a déplu vous traitant de Romain, Je veux bien vous traiter de fils de souverain.

En cette qualité vous devez reconnaître Qu'un prince votre aîné doit être votre maître,

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