SCÈNE II CINNA, MAXIME
MAXIME
Vous me semblez pensif.
172 CINNA
CINNA
Ce n*est pas sans sujet.
MAXIME
Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet?
CINNA
Emilie et César : l'un et l'autre me gêne;
L'un me semble trop bon , l'autre trop inhumaine.
Plût aux dieux que César employât mieux ses soins,
Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins;
Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
Et la pût adoucir comme elle me désarme !
Je sens au fond du cœur mille remords cuisants
Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;
Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,'
Par un moijtel reproche à tous moments me tue.
Il me semble surtout incessamment le voir
Déposer en nos mains son absolu pouvoir.
Écouter nos avis , m'applaudir, et me dire :
« Cinna, par vos conseils je retiendrai Tempire ,
€ Mais je le retiendrai pour vous en faire part. »
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
Ah! plutôt... Mais^ hélas! j'idolâtre Emilie;
Un sennent exécrable à sa haine me lie ;
L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux :
Des deux côtés j'oiTcnse et ma gloire et les dieux;
Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,
Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.
MAXIME
Vous n'aviez point tantôt ces agitations; Vous paraissiez plus ferme en vos mtentions; Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.
CINNA
On ne les sent aussi que quand le coup approche.
Et l'on ne reconnaît de semblables forfaits
Que quand la main s'apprête à venir aux effets.
L'âme, de son dessein jusque-là possédée.
S'attache aveuglément à sa première idée;
Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?
Je crois que Brute môme, à tel point qu'on le prise.
Voulut plus d'une fois rompre son entreprise ;