ACTE IV, SCÈNE III
Ne m'en parlez jamais , je ne consulte plus. Cesse de soupirer, Rome , pour ta franchise ; Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise. Et te rends ton État, après Favoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te Fai pris : Si tu veux me haïr, hais^noi sans plus rien feindre; Si tu me Teux aimer, aime-moi sans me craindre : De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur. Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
LIVIE
Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate : Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne serait pas bonheur s'il arrivait toujours.
AUGUSTE
Eh bien, s'il est trop grand , si j'ai tort d'y prétendre, J'abandonne mon sang à qui voudra répandre. Après un long orage il faut trouver un port; Et je n'en vois que deux, le repos ou la mort
LIVIE
Quoi! vous voulez quitter le fruit de tant de peines!
AUGUSTE
Quoi! vous voulez garder l'objet de tant de haines!
LIVIE
Seigneur, vous emporter à cette extrémité. C'est plutôt désespoir que générosité.
AUGUSTE
Régner et caresser une main si^ traîtresse , Au lieu de sa vertu c'est montrer sa faiblesse.
LIVIE
C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix. Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
AUGUSTE
Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme; Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame. Après tant d'ennemis à mes pieds abattus. Depuis vingt ans je règne , et j'en sais les vertus ; Je sais leur divers ordre , et de quelle nature Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture : Tout son peuple est blessé par un tel attentat, Et la seule pensée est un crime d'État^
186 CINNA
Une offense qu'on fait à toute sa province ,
Dont il faut qu'il la venge , ou cesse d'ôtre prince.
LIVIE
Donnez moins de croyance à votre passion.
AUGUSTE
Ayez moins de faiblesse , ou moins d'ambition.
LIVIE
Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.
AUGUSTE
Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu : nous perdons temps.
LIVIE
Je ne vous quitte point , Seigneur, que mon amour n'ait obtenu ce point.
AUGUSTE
C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.
LIVIE
J'aime votre personne et non votre fortune.
( EUe Ai MQle. )
Il m'échappe ; suivons , et forçon&-le de voir Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir; Et qu'enfin la clémence est la plus l^elle marque Qui fasse à l'univers connaître un vrai monarque.