‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 21 sur 594 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

D. RODRIGUE

Cette ardeur que dans les yeux je porte. Sais-tu que c'est son sang? le sais-iu?

LE COMTE

Que m'importe?

-D. RODRIGUE

A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

LE COMTE

Jeune présomptueux !

Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune , il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années.

LE COMTE

Te mesurer à moi ! qui t'a rendu si vain , Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

D. RODRIGUE

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

LE COMTE

Sais-tu bien qui je suis?

D. RODRIGUE

Oui ; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. liCS palmes dont je vois ta tôte si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ; Hais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. A qui venge son père il n'est rien d'impossible : Ton bras est invaincu , mais non pas invincible.

LE COMTE

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens ,

Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;

Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,

Non âme avec plaisir te destinait ma fille.

Je sais ta passion , et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;

Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime;

Que ta haute vertu répond à mon estime ;

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,

Je ne me trompais point au choisC que j'avais fait.

Hais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse ;' J'admire ton courage , et je plains ta jeunesse. Ne cherche point à faire un coup dressai fatal ; Dispense ma valeur d'un combat inégal ; Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoiie. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. On te croirait toujours abattu sans effort; Et j'aurais seulement le regret de ta mort.

D. RODRIGUE

D'une indigne pitié ton audace est suivie :

Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie !

LE COMTE

Retire-toi d'ici.

D. RODRIGUE

Marchons sans discourir.

LE COMTE

Est-tu si las de vivre ?

D. RODRIGUE

As-tu peur de mourir?

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.

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