‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 35 sur 594 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger.

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.

Hélas ! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père,

Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir ;

Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes ,

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais il me faut te perdi*e après l'avoir perdu ;

Cet efiTort sur ma flamme à mon honneur est dû;

Et cet afiEreux devoir, dont l'ordre m'assassine,

Me force à travailler moi-même à* ta ruine.

Car enfin , n'attends pas de mon affection

De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,

Ha générosité doit répondre à la tienne :

Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. RODRIGUE

Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne ;

n demande ma tète , et je te l'abandonne ;

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt ;

Le coup m'en sera doux , aussi bien que l'arrêt.

Attendre après mon crime une lente justice ,

C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.

Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.

CHIMÈNE

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tête, est-ce à moj de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir. Et je dois te poursuivre et non pas te punir. ,

D. RODRIGUE

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne. Ta générosité doit répondre à la mienne ; Et, pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas : Ma main seule du mien a su venger l'offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

CHIMÈNE

Cruel ! à quel propos sur ce point t'obstiner?

Tu t*es vengé sans aide ^ et tu m'en veux donner! Je suivrai ton exemple , et j*ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.

Rigoureux point d'honneur ! hélas! quoi que je fosse. Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié. Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

CHIMÉNE.

Va, je ne te hais point.

D. RODRIGUE

Tu le dois.

CHIMÉNE.

Je ne puis.

D. RODRIGUE

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les feux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure. Que ne publlront point l'envie et l'impostiure ! Force-les au silence, et, sans plus discourir. Sauve ta renonunée en me feisant mourir.

CHIMÉNE.

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie; Et je veux que la voix de la plus noire envie Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis. Sachant que je t'adore et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je Taime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ ; Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. La seule occasion qu'aura la médisance.

C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence : Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

Que je meure!...

CHIMÉNE.

Va-t'en.

D. RODRIGUE

A quoi te résous-tuf

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