ACTE III, SCENE IV
CHIMÈNE
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère , Je ferai mon possible à bien venger mon père; Mais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
D. RODRIGUE
0 miracle d*amour!
CHIMÈNE
0 comble de misères !
D. RODRIGUE
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !
GHIHÉNE.
Rodrigue, qui l'eût cru...
D. RODRIGUE
Chimène , qui l'eût dit...
CHlMÉNE.
Que notre heur fût si proche, et si tôt se perdit?
D. RODRIGUE
Et que si près du port, contre toute apparence, Gn orage si prompt brisât notre espérance î
CHIMÈNE
Ab ! mortelles douleurs !
D. RODRIGUE
Ah ! regrets superflus !
CHINÈNE.
Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.
D. RODRIGUE
Adieu : je vais traîner une mourante vie , Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
CHIMÈNE
Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi. Adieu; sors, et surtout garde bien qu'on te voie.
ELVIRE
Madame, quelques maux que le ciel nous envoie...
CHIMÈNE
Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer. Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
44 LE GID.
D. DIÈGUE
Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse :
Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ;
Toujours quelques soucis en ces événements
Troublent la pureté de nos contentements.
Au milieu du bonheur mon Ame en sent Tatteinte;
Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
J'ai vu mort l'ennemi qui m'avait outragé;
Et je ne saurais voir la main qui m'a vengé.
En vain je m'y travaille , et d'un soin inutile ,
Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur
Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.
A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre.
Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;
Et mon amour, déçu par cet objet trompeur.
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
Je ne découvre point des marques de sa fuite ; ^
Je crains du comte mort les amis et la suite ;
Leur nombre m'épouvante , et confond ma raison.
Rodrigue ne vit plus , ou respire en prison.
Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence.
Ou si je vois enfin mon unique espérance !
C'est lui, n'en doutons plus; mes vœux sont exaucés.
Ma crainte est dissipée , et mes ennuis cessés.