‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 37 sur 594 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

Tu Tas bien imitée, et ton illustre audace

Fait bien revivre en toi les héros de ma race :

C'est d'eux que tu descends, c*est de moi que tu viens;

Ton premier coup d'épée égale tous les miens :

Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée

Par cette grande épreuve atteint ma renommée.

Appui de ma vieillesse, et comble de mon beur,

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,

Viens baiser cette joue, et reconnais la place

Où fut empreint Taffront que ton courage efface.

D. RODRIGUE

L'honneur vous en est dû, je ne pouvais pas moins,

Étant sorti de vous et nourri par vos soins.

Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie

Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie :

Hais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux

Si je m'ose à mon tour satisfaire après voi^s.

Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate ;

Assez et trop longtemps votre discours le flatte.

Je ne me repens point de vous avoir servi ;

Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.

Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme, .

Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme ;

Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu;

Ce que je vous devais, je vous l'ai bien rendu.

D. RODRIGUE

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire.

Je t'ai donné la vie, et tu me rends la gloire;

Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,

D'autant plus maintenant je te dois de retour.

Mais d'un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ;

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses I

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

D. RODRIGUE

Ah ! que me dites-vous ?

D. DIÉGUE.

Ce que tu dois savoir.

D. RODRIGUE

Mon honneur offensé sur moi-même se venge ; Et vous m'osez pousser à la honte du change! L'infamie est pareille, et suit également

Le guerrier sans courage , et le perfide amant. A ma fidélité ne faîtes point d'injure ; SouiTrez-moi généreux sans me rendre parjure. Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; Ma foi m'engage encor si je n*espère plus ; Et, ne pouvant quitter ni posséder Cbimène, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.

D. di]ë:gue.

n n'est pas temps encor de chercher le trépas; Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignait, dans ce grand fleuve entrée , Croit surprendre la ville et piller la contrée. Les Maures vont descendre; et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit. La cour est en désordre , et le peuple en alarmes ; On n'entend que des cris , on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis. Qui, sachant mon afTront, poussés d'un même zèle. Se venaient tous offrir à venger ma querelle. Tu les as prévenus ; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tète, où l'honneur te demande; C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord : Là , si tu veux mourir , trouve une belle mort ; Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est ofiTerte; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte ; Mais reviens^n plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un afiront, Porte-la plus avant; force par ta vaillance Ce monarque au pardon, et Chimène au silence; Si tu l'aimes , apprends que revenir vainqueur C'est l'unique moyen de regagner son cœur. Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles ; Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles: Viens , suis-moi , va combattre , et montrer à ton roi Que ce qu'il perd au comte il le recouvre en toi.

Page 1