ACTE II, SCÈNE II
Veuille avancer par là son juste châtiment;
Que, par un si grand bruit semé confusément ,
Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître.
Et presse Héraclius de se faire connaître.
C'est à nous de répondre à ce qu*il en prétend :
Montrons Héraclius au peuple qui l'attend;
Évitons le hasard qu'un imposteur l'abuse,
Et qu'après s'être armé d'un nom que je refusa.
De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché,
n puisse me punir de m'étre trop caché.
n^ne sera pas temps, Madame, de lui dire
Qu'il me rende mon nom, ma naissance, et l'empire,
Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris
Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.
LÉONTINE
Sans vous donner pour chef à cette populace, Je romprai bien encor ce coup , s'il vous menace ; Hais gardons jusqu'au bout ce secret important ; Fie^-vous plus à moi qu'à ce peuple Inconstant. Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance , Semble digne. Seigneur, de cette confiance : Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait, Et bientôt mes desseins auront leur plein effet. Je punirai Phocas, je vengerai Maurice; Mais aucun n'aura part à ce grand sacrifice : J'en veux toute la gloire ; et vous me la devez. Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez. Laissez entre mes mains mûrir vos destinées. Et ne hasai dez point le fruit de vingt années.
EUDOXE
Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs,
Ne vous exposez point au dernier des malheurs.
La mort de ce tyran, quoique trop légitime,
Aura, dedans vos mains, l'image d'un grand crime :
Le peuple pour miracle osera maintenir
Que le ciel par son fils l'aura voulu punir;
Et sa haine obstinée après cette chimère
Vous croira parricide en vengeant votre père ;
La vérité n'aura ni le nom ni l'efTet
Que d'un adroit mensonge à couvrir ce forfait ;
Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire
606 HÉRACLIUS
Pour ne pas obscurcir l'éclat de votre gloire. Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents...
HÉRACLIUS
Vous en êtes aussi, Madame, et je me rends;
te n'examine rien, et n'ai pas la puissance
De combattre l'amour et la reconnaissance ;
Le secret est à vous, et je serais ingrat
Si, sans voire congé. J'osais en faire éclat,
Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure
Passerait pour un songe ou pour une imposture. .
Je dirai plus : l'empire est plus à vous qu'à moi ,
Puisqu'à Léonce mort tout entier Je le doi ;
C'est le prix de son sang , c'est pour y satisfaire
Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère :
Non que pour m'acquitter par cette élection
Mon devoir ait forcé mon inclination :
Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent;
Il prépara mon âme aux feux qu'ils allumèrent;
Et ces yeux tout divins, par un soudain pouvoir,
Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir.
Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n'aspire
Que pour vous voir bientôt maîtresse de l'empire.
Je ne me suis voulu jeter dans le hasard
Que par la seule soif de vous en faire part;
C'était là tout mon but. Pour éviter l'inceste
Je n'ai qu'à m'éloigner de ce climat funeste ;
Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû ;
Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu;
Seul je vous ôterai ce que je vous dois rendre.
Disposez des moyens et du temps de le prendre.
Quand vous voudrez régner, faites-m'en possesseur:
Mais, comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma sœui,
Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême,
Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.
LKONTINE.
Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort, Et n'en appréhendez ni l'hymen ni la mort.