‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 407 sur 594 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs :

c Le tyran* veut surprendre ou forcer vos désirs i ^

c Ha fille, et sa fureur à son fils vous destine;

c Mais prenez un époux des mains de Léontine :

c Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. »

Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,

Qu'au lieu de la haïr d*avoir livré mon frère

J'en tins le bruit pour faux, eUe me devint chère;

Et , confondant ces mots de trésor et d'époux ,

Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.

J'opposais de la sorte à ma fière naissance

Les favorables lois de mou obéissance ;

Et je m'imputais même à trop de vanité

De trouver entre nous quelque inégalité,

La race de Léonce étant patricienne ,

L'éclat de vos vertus l'égalait à la mienne;

Et je me laissais' dire en mes douces erreurs :

c C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs;

a Tu .peux bien sans rougir aimer un grand courage

c A qui le monde entier peut rendre un juste hommage. 3)

J'écoutais sans dédain ce qui m'autorisait;

L'amour pensait le dire, et le sang le disait;

Et de ma passion la flatteuse imposture

S'emparait dans mon cœur des droits de la nature.

Ah ! ma sœur ! puisque enfin mon destin éclairci

Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi,

Qu'aisén^ent l'amitié jusqu'à l'amour nous mène!

C'est un penchant si doux, qu'on y tombe sans peine;

Hais quand il faut changer l'amour en amitié ,

Que l'âme qui s'y force est digne de pitié !

Et qu'on doit plaindre un cœur qui, n'osant s'en défendre.

Se laisse déchirer avant que de se rendre !

Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux

Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous 1

Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimais d'être I

Ah! s'il m'était permis de ne me pas connaître,

Qu'un si charmant abus serait à préférer

A l'Apre vérité qui vient de m'ëclairer î

PULCHÉRIE

J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces.

516 HÉRACLIUS

Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces;

Et ma haine à mon gré les fait plus doucement

Que quand il faut aimer, mais aimer autrement.

J'ai senti comme vous une douleur bien vive

En brisant les beaux fers qui me tenaient captive ;

Hais j'en condamnerais le plus doux souvenir

S'il avait à mon cœur coûté plus d'un soupir.

Ce grand coup m'a surprise, et ne m'a point troublée;

Mon âme l'a reçu sans en être accablée ;

Et comme tous mes feux n'avaient rien que de saint,

L'honneur les alluma , le devoir les éteint.

Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère ;

L'un ne peut me toucher, ni l'autre me déplaire ;

Et je tiendrai toujours mon bonheur inRui,

Si les miens sont vengés, et le tyran puni.

Vous , que va sur le trône élever la naissance ,

Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance ;

Et, domptant comme moi ce dangereux mutin,

Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN

Ah ! vous fûtes toujours l'illustre Pulchérie , En fille d'empereur dès le berceau nourrie ; Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner Comment dessus vous-même il vous fallait régner; Mais pour moi, qui, caché sous une autre aventure, D'une âme plus commune ai pris quelque teinture. Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius. A mes confus regrets soyez donc moins sévère : C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère; Mais si l'un parle mal , l'autre va bien agir. Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir. Je vais des conjurés embrasser l'entreprise , Puisqu'une âme si haute à frapper m'autorise, Et tient que , pour répandre un si coupable sang, L'assassinat est noble et digne de mon rang. Pourrai-je cependant vous faire une prière?

PULCHÉRIE

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN

Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous,

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