ACTE I, SCÈNE III
D. MANRIQCE.
Tout beau , tout beau, Carlos ! d'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous éflablir?
CARLOS
Tai vu la place vide, et cru la bien remplir.
D. VANRIQUB.
Un soldat bien remplir une pbee de comte I
CARLOS
Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat : J'en avais pour témoin le feu rç votre frère, Madame; et par trois fois...
». MANRIQUB.
Nous vous avons vu faire.
Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.
». ISABELLE
Vous en êtes instruits; et je ne le suis pas; Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques, De les savoir connaître, et ne pas ignorer Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.
D, MANRIQUE
Je ne me croyais pas être ici pour l'entendre.
I>. ISABELLE
Comte , encore une fois, laissezrle me l'apprendre. Nous aurons temps pour tout. Et vous» parlez, Carlos.
CARLOS
Je dirai qui je suis. Madame, en peu de mots.
On m'appelle soldat : je fais gloire de l'être;
Au feu roi par trois fois je le fis bien paraître.
L'étendard de Castille , à ses yeux enlevé ,
Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé :
Cette seule action rétablit la bataille»
Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille,
Et, rendant le courage aux plus timides cœurs,
Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs.
Ce même roi me vit dedans l'Andalousie
Dégager sa personne en prodiguant ma vie.
Quand , tout percé de coups sur un monceau de morts,
Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,
Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées, Celles qui l'enfermaient furent sacrifiées; Et le même escadron qui vint le secourir Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir. Je montai le premier sur les murs de Séville , Et tins la brèche ouverte aux troupes de Gaslille. Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits, Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois. Tel me voit et m'entend , et me méprise encore , Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.
D. MANRIQUE
Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moif
CARLOS
Je parle seulement de ce qu'a vu le roi. Seigneur ; et qui voudra parle à sa conscience. VoUà dont le feu roi me promit récompense ; Mais la mort le surprit comme il la résolvait.
Il se fût acquitté de ce qu'il vous devait ; Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne, Je prends sur moi sa dette , et je vous la fais bonne ! Seyez-vous, et quittons ces petits différends.
D. LOPE
Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance, Madame ; et, s'il en faut notre reconnaissance , Nous avoûrons tous deux qu'en ces combats derniers, L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers: Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race. N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.
CARLOS
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux : Moi , je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu , sans les faire connaître. Mais, pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race , et mon bras est mon père.
D. LOPE
Vous le voyez, Madame,* et la preuve en est claire, Sans doute il n'est pas noble.