‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 517 sur 594 · ACTE lU, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE lU, SCÈNE II

La grandeur de courage en une àme royale

N'est sans cette vertu qu'une vertu brutale,

Que son mérite aveugle, et qu'un faux jour d'honneur

Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur.

Qu'elle-même se livre à ce qu'elle doit craindre.

Ne se fait admirer que pour se faire plaindre ,

Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir,

c J'avais droit de régner, et n'ai su m'en servir. >

Vous irritez un roi dont vous voyez l'armée

Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée.

Vous £tes en ses mains, vous vivez dans sa cour.

LAOOICE.

Je ne sais si «l'honneur eut jamais un faux jour.

Seigneur; mais je veux bien vous répondre en amie.

Ma prudence n'est pas tout à fait endormie ;

Et, sans examiner par quel destin jaloux

La grandeur de courage est si mal avec vous ,

Je veux vous faire voir que celle que j'étale

N'est pas tant qu'il vous semble une vertu brutale ;

Que, si j'ai droit au trône, elle s'en veut servir.

Et sait bien repousser qui me le veut ravir.

Je vois sur la frontière une puissante armée ,

Gomme vous l'avez dit, à vaincre accoutumée;

Mais par quelle conduite, et sous quel général?

Le roi, s'il s'en fait fort, pourrait s'en trouver mal;

Et, s'il voulait passer de son pays au nôtre.

Je lui conseillerais de s'assurer d'un autre.

Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États,

Et j'ai peu de raison de ne le craindre pas?

Seigneur, dans sa cour même et hors de l'Arménie ,

La vertu trouve appui contre la tyrannie :

Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat

Font sur le bien public les maximes d'État :

Il connaît Nicomède, il connaît sa marâtre;

il en sait , il en voit la haine opini&tre ;

Il voit la servitude où le roi s'est soumis ,

Et connaît d'autant mieux les dangereux amis.

Pour moi, que vous croyez au bord du précipice ,

Bien loin de mépriser Âltale par caprice.

J'évite les mépris qu'il recevrait de moi

S'il tenait de ma main la qualité de roi.

656 NICOMËDE.

Je le regarderais comme une âme commune. Comme un homme mieux né pour une autre fortune, Plus mon sujet qu*époux; et le nœud conjugal Ne le tirerait pas de ce rang inégal.

Mon peuple à mon exemple en ferait peu d*estirae. Ce serait trop, Seigneur, pour un cœur magnanime: Mon refus lui fait grâce; et, malgré ses désirs, J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.

FLAMINIUS

Si vous me dites vrai , vous êtes ici reine : Sur l'armée et la cour je vous vois souveraine; Le roi n'est qu'une idée , et n'a de son pouvoir Que ce que par pitié vous lui laissez avoir. Quoi ! même vous allez jusques à faire grâce ! Après cela, Madame, excusez mon audace; Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix : Recevoir ambassade est encor de vos droits ; Ou, si ce nom vous choque ailleurs qu'en Arménie, Comme simple Romain souffrez que je vous die Qu'être allié de Rome , et s'en faire un appui , *C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui; Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de Gon ami ; Qu'Altale avec ce titre est plus roi , plus monarque , Que tous ceux dont le front ose en porter la marque; Et qu'enfin...

LAODIGE.

Il suffit ; je vois bien ce que c'est : Tous les rois ne sont rois qu'autant comme il vous plaît; Mais si de leurs États Rome à son gré dispose. Certes , pour son Atiale elle fait peu de chose ; Et qui titnt en sa main tant de quoi lui donner A mendier pour lui devrait moins s'obstiner. Pour un prince si cher sa réserve m'étonne : Que ne me l'olfre-t-elle avec une couronne ! C'est trop m'importuner en faveur d'un sujet. Moi qui tiendrais un roi pour un indigne objet , S'il venait par votre ordre , et si votre alliance Souillait entre ses mains la suprême puissance.

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