ELEGIE A MARIE
Marie, à celle fin que le siècle à venir De nos jeunes amours se puisse souvenir, Et que vostre beauté, que j'ay long temps aimée, Ne se perde au tombeau , par les ans consumée, Sans laisser quelque marque après elle de soy. Je vous consacre icy le plus gaillard de moy. L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre Ou long temps, ou jamais, par l'âge de ce livre.
Ceux qui liront les vers que j'ay chantez pour vous D'un stile qui varie entre 1 aigre et le doux, Selon les passions que vous m'avez données.
Vous tiendront pour déesse; et tant plus les années En volant s'enfuiront, et plus vostre beauté Contre l'âge croistra , vieille en sa nouveauté.
O ma belle Angevine ! 6 ma douce Marie !
Mon œil , mon cœur, mon sang, mon esprit et ma vie. Dont la vertu me monstre un beau chemin aux cieux ! Je reçoy tant de bien quand je baise vos yeux, Quand je languis dessus et quand je les regarde, Que, sans une frayeur qui la main me retarde , Je me serois occis de dueil que je ne peux Vous monstrer par effect le bien que je vous veux.
Or cela que je puis, pour vous )e le veux faire : Je veux, en vous chantant . vos louanges parfaire, Et ne sentir jamais mon labeur engourdy Que tout l'ouvrage entier pour vous ne soit ourdy.
Si j'estois un grand roy, pour étemel exemple De fidèle amitié, )e bastirois un temple Dessus le bord de Loire , et ce temple auroit nom Le temple de Ronsard et de sa Marion.
De marore parien seroit vostre effigie, Vostre robe seroit à plein fond eslargie
I. Cette elegie est presque toute des inventions de la diziesme et douziesme edogue de Theocrite. (B.)
Second Livre. 229
De plis recamez d'or, et vos cheveux tressez Seroient de filets d'or par ondes enlassez.
D'un crespe canelé seroit la couverture De vostre chef divin , et la rare ouverture D'un reth de soye et d'or, fait de l'ouvrière main D'Arachne ou de Pallas, couvriroit vostre sein ; Vostre bouche seroit de roses toute pleine , Respandant par le temple une amoureuse haleine; Vous auriez d'une Hebé le maintien gracieux , Et un essein d'Amours sortiroit de vos yeux ; Vous tiendriez le haut bout de ce temple honorable , Droicte sur le Sommet d'un pilier vénérable.
Et moy, d'autre costé, assis au plus bas lieu, Je serois remarquable en la forme d'un dieu ; J'aurois, en me courbant, dedans la main senestre Un arc demy-vouté, tel que l'on voit renaistre Aux premiers jours du mois le repl^ d'un croissant , Et j'aurois sur la corde un beau traict menassant , Non le serpent Python, mais ce sot de jeune homme Qui maintenant sa vie et son ame vous nomme , Et qui seul , me fraudant , est roy de vostre cœur, Qu'en fin en vostre amour vous trouverez mocqueur.
Oijiconque soit celuy, qu'en vivant il languisse, Et dé chacun hay luy-mesme se haysse ;
?u'il se ronge le cœur, et voye ses dessains ousjours luy eschapper comme vent de ses mains, Soupçonneux et rêveur, arrogant , solitaire ,
La lame seroit d'or, et la belle poignée Ressembleroit à l'or de ta tresse peignée; J'aurois un cistre d'or, et j'aurois tout auprès Un carquois tout chargé de flammes et de traits.
Ce temple, fréquenté de festes solennelles, Passeroit en honneur celujr dés immortelles.
Et par vœux nous serions invoquez tous les jours Comme les nouveaux dieux des fidelleé amours.
2)0 Amours.
D'âge en âge suivant, au retour de l'année.
Nous aurions près le temple une feste ordonnée , Non pour faire courir, comme les anciens, Des cnariots couplez aux jeux ol^rmpiens, Pour saulter. pour lutter, ou de jambe venteuse Franchir en naletant la carrière poudreuse ; Mais tous les jouvenceaux des pays d'alentour. Touchez au fond du cœur de la flèche d'Amour, Avans d'un gentil feu les âmes allumées, S assembleroient au temple avecques leurs aimées; Et là celuy qui mieux sa lèvre poseroit Sur la lèvre amoureuse, et oui mieux baiseroit. Ou soit d'un baiser sec ou d'un baiser humide , D'un baiser court ou long , ou d'un baiser qui guide L'ame dessur la bouche , et laisse trespasser Le baiseur, qui ne vit sinon que du penser, Ou d'un baiser donné comme les colombelks.
Lors qu'elles font l'amour et du bec et des ailes; Celuy qui mieux seroit en tels baisers appris Sur tous les jouvenceaux emporteroit le prix, Seroit dit le vainqueur des baisers de Cythere, Et tout chargé de fleurs s'en-iroit à sa mère.
Aux pieds de mon autel , en ce temple nouveau , Luiroit le feu veillant d'un éternel flambeau , Et seroient ces combats nommez, après ma vie, Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie (i).
ma belle maistresse ! hé ! que je voudrois bien Qu'Amour nous eust conjoints d'un semblable lien , Et qu'après nos trespas, dans nos fosses ombreuses, Nous fussions la chanson des bouches amoureuses;
?ue ceux de Vendomois dissent tous d'un accord, îsitant le tombeau sous qui je serois mort :
a Nostre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine », Et que ceux-là d'Anjou dissent tous d'une vois :
1 • Les quatre vers précédents ont été ajoutés dans l'édition de 1584.
Second Livre. 2}i
^ Nostre belle Marie airooit un Vendomois; Tous les deux n'estoient qu'un, et Tamour mutuelle, Qu'on ne void plus icy, leur fut perpétuelle. Leur siècle estoit vrayment un siècle bienheureux, Où toysjours se voyoït contre-aimé Tamoureux 1 »
Puisse arriver, après l'espace d'un long âge , Qu'un esprit vienne à bas, sous l'amoureux ombrage Des myrtes, me conter que les Âges n'ont peu Effacer la clarté qui luist de nostre feu , Mais que de voix en voix , de parole en parole , Nostre gentille amour par la jeunesse vole.
Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons Que j'ai tissus pour vous en diverses façons, Et qu'on pense amoureux celuy qui remémore Vostre nom et le mien et nos tombes honore i
Or les dieux en feront cela qu'il leur plaira; Si est-ce que ce livre après mille ans dira Aux hommes et au temps, et à la Renommée, Que je vous ay six ans plus que mon cœur aimée.
XXXVH.
Cesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonné Du' destin aue, moy vif, tu reçoives la gloire; Avant que passe j'aye outre la rive noire , L'honneur que l'on tè doit ne te sera donné.
Quelqu'un, après mil ans, de mes vers estonné. Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, Et , voyant mon pays, à peine voudra croire Que d'un si petit champ tel poète soit né.
Pren , mon livre . pren cœur : la vertu précieuse De l'homme, quand u vit, est tousjours odieuse. Après qu'il est absent, chacun le pense un dieu.
La rancueur nuit tousjours à ceux qui sont en vie;. Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu , Et la postérité rend l'honneur sans envie.
Fin il la première partie des Amours de Marie, Angeviue: