POUR
LE ROY CHARLES IX ET Mlle D*ATRIE
de la maison d'Aqnavive , depuis -comtesse de €hasfeauvtUain
Commenta par P. oi Marcassus.
STANCES
'ay quitté le rempart si loii^ temps défendu ;
Je ne me puis trouver, tant )e me suis perdu ;
Amour traict dessus traict mon repos importune^
D'une flame il fait l'autre en mon cœur r'allumer; Par trop aimer autru]^, )e ne me puis aimer; De ma serve vertu triomphe la Fortune.
Ma puissance me nuit; je veux tout, et ne puis; Je ne sçay que je fais, je ne sçay q^i je suis; En égale balance est ma mort et ma vie .
Le Destin me contraint, la. raison m'a laissé; Je suis, comme Telephe, estrangement blessé; Je veux tout, et mon tout n'est qu'une seule envie. Mon espoir est douteux , mon désir est certain ; Mon courage est couard , superbe est mon dessein ; Je ne suis résolu qu'à me faire la guerre.
Les Vers d'Eurymcdon et Callirée. 251
Mes pensers au combat contre moy se ^sont mis ; J'ay mon cœur pour suspect, mes yeux pour emiemts; Une main me délace, et l'autre me resserre {a).
L'astre qui commandoit au poinct4}ue je fus né De dangereux aspects estoit infortuné (b); Sa face en lieu d'un jour d'une ituict'estoit pleine. Il renversa sur moy les rais de son maiheur, Du Ciel trop ennemy procéda ma douieur, Condamnant du berceau ma.jeunesse à la peine.
Il estoit par destin dans le cielarresté Qu'à vingt ans je devois perdre ma liberté Pour servir une dame autant -belle qu^honnes^e , Charger mes yeux de pleurs , ma face de langueur ; Qu'Amour devoit porter en triomphe mon cœur, Et pendre ma jeunesse à son arc pour conaueste.
La chose est arrivée, il n'en taut plus oouter; Le lien de mon col je ne sçaurois oster, Il faut courir fortune. O belle Callirée, Servez-moy de pilote , et de voile et de vent ; Autre astre que vostre œil je ne vay poursuivant", Pource je vous invoque, et non pas Cytherée.
Si n'aimer rien que vous , tousfours en vous penser, D'un penser qui s'achève un autre commencer.
Ma nature changer et en prendre une neuve , Ne donner aux soupirs ne trêves ny séjour; Madame, si cela se doit nommer Amour, Plus parfait amoureux au monde ne se treuve.
Mon corps est plus léger que n'est r<espnt de ceux Qui vivent en aimant grossiers et paresseux ; Et, tout ainsi -qu'on void s'évaporer mercure Au feu d'un alchimiste et s'envoler en rien. Ainsi dedans le ciel mon corps, qui n'est plus mien, Alambiqué d'Amour, s'envoie de nature.
a. Var. : renjerre.
h. Var. ,:
D'ïïspeOs mahncontreux estoit infortunL
2$2 Les Vers d'Eurymbdon
Je ressemble au démon qui ne se veut charger D'un corps; ou , s'il a corps, ce n'est qu'un air leger^ Pareil à ces vapeurs subtiles et menues , Que le soleil desseiche aux chauds jours de l'esté. Le mien, du seul penser promptement emporté, Distillé par l'amour, se perd dedans les nues.
Le pemtre qui premier fit d'Amour le tableau , Et premier le peignit plumeux comme un oyseau , Cognut bien sa nature en luy baillant des ailes ; Non pour estre inconstant, léger ne vicieux , Mais comme na^r du ciel pour retourner aux cieux Et monter au se)Our des cnoses les plus belles.
La matière de l'homme est pesante et ne peut Suyvre l'esprit en hault lors que l'esprit le veut, Si Amour, la purgeant de sa flame estrangere , N'affine son mortel. Voilà, dame, pourquoy Je cognoy par raison que n'aimez tant Que moy : Si vous aimiez autant, vous seriez plus légère.
Entre les dieux au ciel mon corps s'iroit asseoir. Si vous suyviez mon vol quand nous ballons au soir Flanc à flanc , main à main , imitant l'Androgyne ; Tous deux dançans la volte, ainsi que les jumeaux , Prendrions place au séjour des astres les plus beaux, Et serions dits d'Amour à jamais le beau signe.
Où par faute d'aimer vous demeurez à bas , La terre maugré moy vous attache les pas ; Vous estes paresseuse^ et au ciel je m'envole. Mais à moitié chemin je m'arreste , et ne veux Passer outre sans vous ; sans y voler tous deux Je ne voudrois me faire un citoyen du pôle.
Las ! que feroy-je au ciel assis entre les dieux, Sans plus voir les amours qui sortent de vos yeux, Et les traits si poignans de vostre beau visage , Vos grâces, qui pourroient un rocher esmouvoir ? Sans vivre auprès de vous, maistresse, et sans vous voir, Le ciel me sembleroit un grand désert sauvage.
Je veux en lieu des cieux en terre demeurer, Pour vous aimer, servir, priser et honorer,
ET CaLLIRÉE. 253
Comme une chose saincte et des vertus l'exemple.
Mainte mortelle dame a jadis mérité
Autels et sacrifice, encens et deité.
Qui n*estoit tant que vous digne d'avoir un temple.
Bref^ je suis résolu de ne changer d'amour; Le jour sera la nuict, la nuict sera le jour, Les estoiles sans ciel et la mer mesurée, Amour sera sans arc, sans traict et sans brandon , Et tout sera changé , plustost qa'Eurymedon Oublie les amours qu'il porte a Callirée.
STANCES
^e fortune Diane (i) et l'archerot Amour En un mesme logis arrivèrent un jour. L'un lassé de voler et l'autre de la chasse , Destendirent leurs arcs, et, pour prendre repos. Leurs carquois pleins de traicts descharcerent du dos, Et les mirent ensemble en une mesme place.
Amour jusqu'à midy paresseux sommeilla, Diane au poinct du jour soigneuse s'éveilla, Et pour tromper Amour usa de diligence :
Print son arc pour le sien , ses feux et son carquois. Puis, se mocQuant de luy. s'en alla par les bois, Désireuse de taire une belle vengeance.
a Je porte, disoit-elle, et l'arc et le brandon Maintenant, pour blesser le cœur d'Eurymedon , Qui, nouvel Acteon, de ses meutes tourmente
I . Notre i>oète a imaginé les noms d'Eurymedon et Callirée tout à dessein, pour designer les personnes qu'il enteodoit : et, en effet, Callirée est du mot niXXoç, qui signifie beauté, et ^M, qui signifie couler, ce qui peut s'accommoder à Aquevives ; et puis Eurymedon est un mot purement grec Eupu/ii- ^Mv, U^e regnanSy comme qui diroit grand roy.(Mar.) — Cette pièce est remplie de termes de chasse, dont l'explication se trouve dans ou FouiHoux et autres livres qui traitent de la v&ierie.
254 Les VEItS D'EURrUTEDOK
Le repos des forests, rend les buissons desertsr. Ensanglante les bois du meurtre de mes cerfs. Et par la mort des miens ses ?ictoires augmente.
Je ne veux plus souffrir qu'il me vienne outrager. Je bande Tare qui peut d'un beau coup me venger. Malheureux est cduy qur sans revanche endure ! Hercule^ qm tua la biche au pied d'airain, Ne m'ifimna tant comme la jeune main< De cet Eurymedon à mes cerfis fait d'injure.
Qu'est-il sinon de ceux que Nature a produit ï Mon sang des premiers dieux d'un long ordre se suit; Je me pais de nectar, luy de viande humaine; Sa demeure est la terre, et la mienne les cieux. Le mortel ne se doit accomparer aux dieux ; Sans travail nous vivons, son partage est la peine.
Bref je me veux venger et luy faire sentir De combien dé souspirs s'achète un repentir Et le désir d'avoir Ta chasse trop appnse. »
Diane ainsi disoit. Le sang oui bouillonnoit, Noirastre de courroux, son nel aiguillonnoit, Ardante d'achever si superbe entreprise.
Eurymedon entroit aux jours de son printemps ;^ Son plaisir, son déduit, ses jeux, ses passe-temps ^ Estoient par le travail d'honorer sa jeunesse; Son corps estoit adroit, son esprit généreux.,. Desdaignant, comme un prince actnet vigoureux^ De rouiller au logis ses beaux ans de paresse.
C'estoit un Meléagre au mestier de chasser :
Il sçavoit par sirr tous laisser-courre et îancer, Bien démesler d'un cerf les ruses et la feinte , Le bon temps, le vieil temps , l'essuy, le rembuscher, Les gaignages, la nuict, le lict et le coucher. Et bien prendre le droict et bien faire l'enceinte.
Et, comme s'il fust né d'une nymphe des bois, II jugeoit d'un vieil cerf à la perche, aux espois , A la meule , andouillers et à 1 erobrunisseure , A la grosse perleure , aux goutieres, aux cors. Aux dagues, aux broquars bien nourris et bien torts.
ET CALLIRée. 255
A la belle empaumeure et à la couronneure.
Il sçaveitfor-huer et bien parler aux chiens^ Faisoit bien la brisée, et le premier des siens Cognoissoit bien le pied, la sole et les alleures, Fumées , hardouers et frâvoirs, et sçaviMt Sans avoir veu le cerf quelle teste il avoit, En voyant seulement ses erres et fouleures.
Un jour, sans y penser, poussé par le Destin, Comme il mettoit à bout à régail au matin La ruse d'un vieil cerf, Diane se transforme En rimage d^Amour, et, pour mieux le blesser, Luy feit en lieu d'un cerf devant les yeux passer D'une nymphe des eaux le visage et ta forme, [beau;
Comme un printemps d'arrii tout son corps estoit Sebete (1) la conceut au milieu de son eau ; Les voisins d'alentour l'appelloient CaUirée. Ses mestiers n'estoient pas de filer ne d'ordrr; Mais, ne laissant son corps en paresse engourdir, Suivoit tousjours Diane et fuyoït Cytherée.
Au poinct Qu'elle passa, Diane tout soudain Print l'arc et le couroa roidement en la main. Puis blesse Eurymedon d'un traict tout plein ae braise ; Le traict siffle en la playe et Fe vint eschauffer, Feit bouillonner le sang tout ainsi que le fer Qu'on plonge tout ardant en Teau drune fournaise.
Lors elle s'escria : « Voila mes cerfs vengez; Tes jeux. Eurymedon, seront bien tost changez: D'une telle langueur mes ennemis je paye.
En lieu de chiens, de trompe et de bocages verds, Il faudra mendier les Muses et les vers, Pour soulager le mal qui naistra de ta playe. »
De tels propos Diane en se jouant (a) parla ;
a. Var. : en colère.
I . C'est une fontaine près de Naples, de laquelle parle Stace :
Doctaque Parthenope Sebetide roscida lympha.
256 Les Vbr;& d'Eurymedon
Et ce pendant Tulcere au fond du cœur alla, Passa de nerf en nerf, passa de veine en veine Et feit par tout le corps le venin escouler, Altéra tout son sang, feit Tesprit chanceler, N 'avant pour tout sujet autre' bien que la peine.
If changea de nature, il devint en langueur Comme ceux dont la névre est maistresse du coeur ; Il tiroit lentement de ses yeux une œillade : 11 changea de pensers , de mœurs et d'actions; Il portoit en 1 esprit nouvelles passions, Et ne sçavoit pourtant qui le faisoit malade.
Rien ne luy profita commander aux forests, D'avoir mille piqueurs, mille espieux, mille rets, Ny de mille chiens baux l'abovante tempeste.
Amour, qui n'a souci de grandeurs ny d hoiineurs. Et qui, maistre, commande aux plus braves seigneurs, Avoit de sa défaite enrichy sa conqueste (a).
Il oublia soudain et meutes et limiers ; Souspirs dessus soupirs sortirent les premiers, Signe de maladie ; il avoit le courage Tousjours en un penser femiement arresté, Comme marry de voir sa douce liberté Sur l'avril de ses ans ainsi mise en servage.
Il vouloit aux rochers et aux forêts parler, Mais il ne peut jamais sa langue demesler:
Amour ne le voulut, qui son esprit affolle.
Sur l'herbe se couchant, de rien ne luy souvint; Il s'endormit de dueil , et la nuit qui survint Luy desroba le jour, les pleurs et la parole.
a, Var. :
De ses pieds outrageux ofoU foali sa UsU,
ET CaLLIRÊE. 257