‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 120 sur 227 · LE BAING DE CALLIRËE · texte numérisé non relu

LE BAING DE CALLIRËE

EURYMEDON parle.

Je voudrais ce iourd'huy par bonne destinée Me changer dliomme en femme, ainsi que fit Cae- Cxnée qui, tournant par miracle sa peau , [née(i), Estoit tantost pucelle, et tantost jouvenceau : Je verrois dans le baing la belle Callirée.

Je faux, mais je verrois la belle Cytherée, Je verrois des beautez la parfaite beauté Sans soupçon , comme femme, en toute privante , Beauté que les Amours en son baing accompagnent, Et mignons en sa cuve ainsi qu'elle se baguent. L'un nage dessus l'eau , l'autre se joue au fond ; L'un luy jette des fleurs à pleines mains au front, L'autre luy tient la teste, et l'autre de son aile L'éventé doucement^ et sa mère l'appelle.

Venus en est bien aise, et se sourit de voir D'une si douce erreur ses fils se décevoir.

L'eau , la cuve et le baing de fiâmes elle allume. Et l'air tout à i'entour d'odeurs elle parfome ; Et jalouse, voyant de ce beau corps le traict, S'imagine soy-mesme et conçoit son pourtrait.

Si pavois , pour jouir de chose tant aimée .

Pour ce jour ma nature en femme transformée, Je pourrois sans vergongne à son baing me trouver, La voir, l'ouyr, sentir, ta toucher et laver. Ministre bien-heureux d'une si douce estuve.

Tantost je verserois de l'eau tiède en la cuve,

I . Caenée estoit une jeune fille de Thessalie qui pria Neptune de la changer en homme , ce que Neptune feit ; ayant demeuré quelque temps homme , elle reprit sa première nature, comme l'jon peut voir au sixiesme livre de TEneide de Virgile, où il dict :

Et cornes , et juvenis auondam , nunc fœmina Ccneus , Rursus et in veterem iato revoluta figùram. (Mar.)

Ronsard. — I. 17

258 Les Vers d'Eurymedon

Et tantost de la froide , et, d'un vase bouillant L'eau chaude dans la froide ensemble démeslant. Je laverois son corps, et dirois bien-heureuse Telle eau, qui deviendroit de la belle amoureuse. Et le feu amoureux, qui deviendroit plus chaud Par l'autre de ses yeux, qui jamais ne défaut. Le feu matériel se consomme en sa cendre Si bois dessus du bois on cesse de respandre , Dont la flame se paist ; mais celuy de ses yeux Sans matière est nourry, comme celuy des cieux. Et vit en ses regards de chaleur si extrême.

Que Tesclair qui en sort embrase le feu mesme.

Que n'ay-je maintenant autant de lo^r qu'un dieu ! J'attacherois la cnve et la cruche au milieu Des astres les plus beaux, et en ferois un signe, Comme l'enfant troyen ('), des astres le plus digne.

Tu te baignes en France, 6 corps sebetien , Et Pallas autrefois, honneur athénien.

En Argos se baigna, quand elle,- valeureuse, Retiroit des combats sa main toute poudreuse, Et ses membres nerveux, victorieux et forts, Lavoit d'huile d'olif, oincturc de son corps, De masie huile d'olif, riche fruit de la plante ' Que la ville conceut qui de son nom se vante (»),

Et quoy ! ma Callirée, après que ton brandon A brûlé moy, qui suis ton pauvre Euryipedon, Après avoir ta main en mes veines mouillée, Du nouvel homicide encor toute souillée.

Tu te baignes à fin de purger ton forfait ; Mais tu ne peux laver le mal que tu m'as fait.

Pourquoy veux-je à mon dam prendre la hardiesse De voir le corps tout nud d'une telle déesse ?

!.. Jupiter, amoureux du frère de Laomedon, nommé Gaaymède, le feit ravir par son aigle et le fett son echanson. (Mar.)

2. Minerve Çàdurt^) donna son nom i Athènes et y fit nattre le premier olivier.

ET CaLLIRÉE. 2$9

L'exemple d'Actéon et du jeune Thebain(i),

Sui virent et Diane et Pallas dans le bain , î devroit faire sage et sagement m'apprendre Que 1 oeil humain ne doit sur les dieux entreprendre.

Je veux, sans l'ignorer, ma déesse offenser.

Ces deux pauvres enfans virent, sans y penser, Les fieres deitez dont la vengeance preste A l'un osta les yeux, à l'autre sur la teste Mit des cornes de cerf, et l'innocent erreur Des déesses ne peut adoucir la fureur.

bien-heureux enfans, vos fautes furent quittes Pour des punitions légères et petites!

La corne sur le front ne fait ny mal ny bien , C'est l'esprit seul qui sent, la corne n'y sent rien ; Et de perdre les yeux la perte est profitable En amour, où la veue est tonsjours dommageable. S'il est vray que l'amour se face par les yeux, Les yeux sont aux amans un mal pernicieux.

Qu'on me crève les miens pour ne voir plus ma dame. Le regard m'est un feu qui me consomme l'ame, Dont je ne puis guérir, et voudrois désormais. Comme vous, estre aveugle et ne la voir jamais.

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