Allusion au nom de Laure
CLXXII(i).
O traits fichez jusqu'au fond de mon ame !
O folle emprise ! ô pensers repensez 1 vainement mes jeunes ans passez !
miel , ô fiel dont me repaist ma dame !
chaud , ô froid qui m'englace et m'enflame !
prompts désirs d'espérance cassez 1 douce erreur 1 6 pas en vain trassez !
monts, ô rocs que ma douleur entame 1
terre 1 ô mer, chaos, destins et cieux !
nuict 1 ô jour ! ô mânes stygieux !
fière ardeur ! 6 passion trop forte !
vous démons ! ô vous divins esprits !
Si quelque amour quelquefois vous a pris, Voyez , pour Dieu , quelle peine je porte !
Las ! force m'est qu'en bruslant je me taise , Car d'autant plus qu'esteindre je me veux, Plus le désir me r allume les feux Qui languissoient dessous la morte braise, ^i suis-je heureux (et cela me r'appaise) De plus souffrir que souffrir je ne peux , Et d'endurer le mal dont je me deulx ; Je me deulx , non , mais aont je suis bien aise. Par ce doux mal j'adoroy la beauté
Sui , me liant d'une humble cruauté , t desnoua les liens d'ignorance.
Par luy me vint ce vertueux penser Qui jusûu'au ciel fit mon cœur élancer, Allé -de iby, d'amour et d'espérance (a),
a. Var, :
Par luy j'appris les mystères d'amour,
I. Le sonnet 129, 1, est tout semblable dans Pétrarque , et se commence :
passi sparsi , ô pensier vaghi et pronti. (M.)
100 Amours.
Amour et Mars sont presque d*une sorte :
L'un en plein jour, l'autre combat de nuit; L'un aux rivaux (>), l'autre aux gendarmes nuit; L'un rompt un huys, l'autre rompt une porte;
L'un finement trompe une ville forte , L'autre coiment une maison séduit ; L'un le butin, l'autre le gain poursuit; L'un deshonneur, l'autre dommage apporte;
L'un couche à terre, et l'autre gist souvent Devant un huys, à la froideur du vent ; L'un boit mainte eau , l'autre boit mainte larme ;
Mars va tout seul , les Amours vont tout seuls. Qui voudra donc ne languir paresseux Soit l'un ou l'autre , amoureux ou gendarme.
Jamais au cœur ne sera que je n'aye , Soit que je tombe en l'oubli du cercueil , Le souvenir du favorable accueil Qui reeuarit et rengregea ma playe ;
Car la beauté pour q^ui cent morts j'essaye, Me saluant d'un petit ris de l'oeil^ Si doucement satisfait à mon dueil , Qu'un seul regard de tous mes maux me paye.
Si donc le bien d'un espéré bon-jour, Plein de caresse , après un long séjour.
En cent nectars peut enivrer mon âme ,
Quel paradis m'apporteront les nuits
Par luy j'appris que pouvait V espérance.
Par luy mon ame au ciel fit son retour.
I. Comparaison prinse d*une elegie d*Ovidc, qui se commence :
Militât omnis amans, ethabet sua castra Cupido. (M.)
Premier Livre. lo'i
0& se perdra le tout de mes ennuis.
Evanoui dans le sein de ma dame {a) ?
CLXXVI(i572).
Seul je m'avise, et nul ne peut sçavoir, Si ce n'est moy, la peine que je porte.
Amour, trop fin , comme un larron emporte Mon cœur d'emblée, et ne le puis r'avoir.
Je ne devois donner tant de pouvoir A 1 ennemy qui a la main si forte , Mais au premier le retenir de sorte Qu'à la raison obeîst le devoir.
Or^ c'en est fait! il a pris la carrière; Plus je ne puis le tirer en arrière ; Opiniastre , il est maistre du frein.
Je cognois bien qu'il entraine ma vie Contre mon gré; mais je ne m'en soucie, Tant le mourir est beau de vostre main.
u cœur d'un val esmaillé tout au rond De mille fleurs, de loin j'avisay celle
Dont la beauté deaans mon cœur se celé, Et les douleurs m'apparoissent au front.
Des bois touffus voyant le lieu profond , J'armay mon cœur d'asseurance nouvelle Pour luy chanter les maux que j'ay pour elle Et les tourmens que ses beaux yeux me font.
En cent façons desjà , desjà ma langue Avant-pensoit l'amoureuse harangue ,
a. Var. :
En cent nectars mon espérance plonge :
Quel paradis m'apporterait ce bien , Si bras à bras d*ui^ amoureux lien Je la tenais tant seulement en songe f
102 Amours.
Jà soulageant de mes peines le faix,
Quand un Centaure (i)» envieux de ma vie, L'ayant en croppe, au galop l'a ravie, Me laissant seul et mes cris imparfaits.
CLXXVIII(i584).
Je sens portraits dedans ma souvenance Tes longs cheveux , et ta bouche , et tes yeux , Ton doux reg[ard , ton parler gracieux , Ton doux maintien., ta douce contenance.
Un seul Janet (a), honneur de nostre France, De ses crayons ne les portrairoit mieux
Sue de l'Archer le trait ingénieux !^a peint au cœur leur vive remembrance.
Dans le cœur doncque, au fond d'un diamant, J'ay ton portrait, que je suis plus aimant Que mon cœur mesme. O vive portraiture 1
l)e ce Janet l'artifice mourra; Dedans mon cœur le tien me demourra Pour estre vif après ma sépulture.
Puis qu'au jourd'huy, pour me donner confort, De ses cheveux ma maistresse me donne , D'avoir receu , mon cœur, je te pardonne , Mes ennemis au dedans de mon fort ;
Non pas cheveux , mais un filet bien fort , Qu'Amour me lasse et que le Ciel m'ordonne , OS franchement captif je m'abandonne En si beau poil , le lien de ma mort.
De tels cneveux le dieu que Déle honore Son col de lait blondement ne décore ; Ny les flambeaux du chef Egyptien (3),
1 . Ainsi appelle-i! celuy qui menoit sa dame en croppe. (M.)