‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 87 sur 227 · L'anagramme du nom de Marie est aimer. (B · texte numérisé non relu

L'anagramme du nom de Marie est aimer. (B

158 Amours.

Ne me pourra le cœur du vostre détourner.

Si faut-il bien aimer au monde quelque chose; Celuy qui n'aime point , pour son but se propose Une vie d*un Scytne, et ses jours veut passer

Sans gouster la douceur des douceurs ta meilleure. Eh ! gu'est-il rien de doux sans Venus ? Las 1 à l'heure Que je n'aimeray plus, puissé-je trespasser !

Marie , à tous les coups vous me venez reprendre Oue je suis trop léger, et me dites tousjours, Quand |e vous veux baiser, que j'aille à ma Cassandre, Et tou^jours m'appelez inconstant en amours.

Je le veux estre. Aussi les hommes sont bien lours, Qui de nouvelle amour ne se laissent surprendre. Le loyal qui ne veut qu'à une seule entendre N'est digne que Venus luy face de bons tours.

Celuy qui n'ose faire une amitié nouvelle A faute de courage ou faute de cervelle , Se défiant de soy qui ne peut avoir mieux.

Les hommes maladifs ou mattez de vieillesse Doivent estre constans ; mais sotte est la jeunesse Qui n'est point éveillée et qui n'aime en cent lieux.

xc).

Amour, estant marry qu'il avoit ses sagettes Tiré contre Marie et ne l'avoit blessée ^ Par despit en un bois sa trousse avoit laissée , Tant aue pleine elle fut d'un bel essain d'avettes.

Ja ae leurs picquerons, ces captives mouschettes. Pour avoir liberté , la trousse avoient persée, Et s'enfuyoient, alors qu'Amour Ta renversée Sur la face à Marie et sur ses mammelettes.

I . L'invention de ce sonnet est prise d'un epigramme de Cœlius Calcagninus. (B.)

Second livre. 159

Soudain/aprés qu'il eut son carquois deschargé, Tout riant sauteia, pensant estre ven^é De celle à qui son arc n'avoit sceu faire outrage,

Mais il noit en vain ; car ces filles du Ciel , En lieu de la piquer, baisans son beau visage , Ea amassoient les fleurs, et en faisoient du miel.

Je veux, me souvenant de ma gentille amie , Boire ce soir d'autant , et pource, Corydon," Fay remplir mes flacons et verse à l'abanaon Du vin pour resjouir toute la compagnie.

Soit que m'amie ait nom ou Cassandre ou Marie, Neuf fois je m'en vais boire aux lettres de son nom ; Et toy, si de ta belle et jeune Magdelon, Belleau , l'amour te poind, Je te pri' ne l'oublie.

Qu'on m'ombraçe le chef de vigne et de lierre, Les coudes et le col * qu'on enfleure la terre De roses et de lys, de lavande et de jonc.

Sus ! verse dans ma coupe et boivon à nostre aise. Quoi ! n'est-ce pas bien fait ? Or sus ! commençons donc. Et chassons loing de nous tout soin et tout malaise {a).

Ma plume sinon vous ne sçait autre sujet.

Mon pied sinon vers vous ne sçait autre voyage. Ma langue sinon vous ne sçait autre langage.

Et mon œil ne cognoist que vous pour son objet.

a, Var., 1584 :

Apporte ces bouquets que tu m'avois cueillis. Ces roses, ces aillets, ce jasmin et ces lis ; Attache une couronne à Ventour de ma teste,

Gaignons ce jour icy, trompons nostre trespas; Peut-^tre que demain nous ne reboirons pas.

S'attendre au lendemain n'est pas chose trop preste.

i6o Amours.

Si je souhaite rien, vous estes mon souhait, Vous estes le doux gain de mon plaisant dommage, Vous estes le seul but où vise mon courage .

Et seulement en vous tout mon rond se parfait.

Je ne suis point de ceux qui changent de fortune. Puisque je n ay qu'un cœur, je n'en puis aimer qu'une : Cette une m'en vaut cent. Las ! je vous aime mieux

Que mon cœur ni que moy, et plustost que de faire Chose qui peust en rien nostre amitié défaire , J'aimerois mieux mourir, tant j'aime vos beaux yeux(â)!

Amour, Quiconque ait dit que le Ciel fut ton père. Et que Venus la douce en ses flancs te porta, Il mentit lâchement; un Dieu ne t'enfanta, Tu n'es pas fils du Ciel , Venus n'est pas ta mère.

Des champs Massyliens la plus cruelle fere Entre ses lionneaux dans un roc t'allaitta, Et, t'ouvrant ses tetins, par son laict te i[etta Tout à l'entour du cœur sa rage la plus nere.

Rien ne te plaist, cruel , que sanglots et que pleurs. Que deschirer nos cœurs d'espineuses douleurs , Que tirer tout d'un coup mille morts de ta trousse, ^n si meschant que toy du Ciel n'est point venu : Si Venus t'eust conceu , tu eusses retenu Quelque peu de douceur d'une mère si douce.

Beauté , dont la douceur pourroit vaincre les rois , Mon cœur que vous tenez dans vos yeux en servage,

a. Var. :

Une m'est un milier, la nature y consent.

Il faudroit pour vestir toutç amour rencontra, Estre nay Gerfon, ou Tjphe, ou Briarie; Qui n'en peut servir une, il n'en peut servir cent»

Second Livre. i6i

Helas ! rendez le moi ou me bailjez en gage Le vostre , car sans cœur vivre je ne pourrois.

Quand mort en vous servant sans mon cœur je serois, plus que vous ne pensez ce vous seroit dommage De perdre un tel amjr, à moy grand avantage, Grand honneur et plaisir, quand |X)urvous |e mourrois.

Ainsi nous ne pouvons encourir de. ma mort, Vous, Madame, qu'un blâme, et mol, qu'un reconfort, Pourveu que mon trespas vous .plaise en quelque chose ;

Et veux que sur ma lan^e Amour aille escrivant :

CELUY qui GIST ICY SANS CŒUR ESTOIT VIVANT,

Et trespassa sans cœur et sans cœuril repose.

Amour qui si longtemps en peine m'as tenu .

Qui premier desbauchas ma liberté nouvelle.

S'il te plaist d'adoucir la fierté de ma belle, Tant que par ton moyen mon travail soit cognu,

Sur un pilier doré je te peindray tout nu, En l'air, un pied levé, à cnaque ilanc une aile. L'arc courbe dans la main, (e carquois sous l'aisselle. Le corps gr^s et douillet, le poil crespe et menu.

Tu sais, Amour, combien monjoœur souffre de peine ; Mais tant plus il est dQux,.pius d'audace elle est pleine , Et mesprise tes dards, comme si tout son cœur

Estoit environné de quelque roche dure ; Fais luy cognoistre au moins que tu es le vainqueur, Et qu'un mortel ne doit aux Dieux faire d'injure (a).

a. Var. :

Tu vois {un dieu void tout) combien j'ajdetrisUsse; Tu vois de quel orgueil me brave ma maistresse; Ton soldat en ton camp te doit accompagner.

Mais tu le dois défendre, et, si tu le des daignes. Seul tu verras aux champs sans hommes tes enseignes : Un roy qui perd les siens n'est digne de régner.

Ronsard, — I. 1 1

102 Amours.

Fuyons, mon cœur, fuyons; que mon pied ne s'arreste Une heure en cette ville («), où, par Tire des Dieux, Sur mes vingt et un ans le feu de deux beaux yeux (Souvenir trop amer!) me foudroya la teste.

Le Grec qui a senti la meurdriere tempeste Des rochers Capharez abomine tels lieux.

Et, s'il les voit de loin, ils luy sont odieux. Et pour les éviter tient sa navire preste.

Adieu donc , ville , adieu , puis qu'en toy je ne fais Que tousjours re-semer le mal dont je me pais , ET tousjours refraischir mon ancienne playe.

Vivons, mon cœur, vivons sans désirer la mort ; C'est trop souffert de peine , il est temps que j'essaye. Apres mille périls de rencontrer le port.

Ah î que malheureux est celui-là qui s'empestre Dans les liens d'Amour; sa peine est plus cruelle Que s'il tournoit là bas la rou' continuelle. Ou s'il bailloit son cœur aux vautours à repaistre.

Maugré luy dans son ame à toute heure il sent naistre Un joveux déplaisir, qui douteux t'espointelle ; Quoy! l'espointellel ainçois le gesne et le martelle. Sa raison est vaincue et l'appetit est maistre.

Il ressemble à l'oiseau , lequel plus se remue Captif dans les gluaux. et tant plus se renglue, Se debatant en vain a'eschapper l'oiseleur.

Ainsi , tant plus l'amant les rets d'amour secoue,

I . Les dernières éditions portent , au lieu de : une heure en cette yiUe, un quart d'heure à Bour^ueil. C'est que le sonnet fut fait à Blois et adressé primitivement à Cassandre. Il ne fut que plus tard appliqué à Marie.

Second Livre. i6j

Plus à l'entour du col son destin les renoue, Pour jamais n'eschapper d'un si plaisant malheur.

CHANSON («)

Ma maistresse est toute angelette Toute ma rose nouvelette, Toute mon gracieux orgueil , Toute ma petite brunette, Toute ma douce mignonnette, Toute mon cœur, toute mon œil ;

Toute ma muse et ma Charité, Toute le gain de mon mérite (a), Toute mon tout, toute mon rien, Toute ma maistresse Marie , Toute ma douce tromperie , Toute mon mal, toute mon bien.

Toute mon miel et ma délice , Toute ma gentille malice (^), Toute ma joye et ma langueur, Toute ma petite Angevine, Ma toute simple et toute fine.

Toute mon ame et tout mon cœur.

Encore un envieux me nie Que je ne dois aimer Marie ;

a, Var. :

Toute mes jeux et mes blandices , Mes mignardises, mes délices,

b, Var. :

Toute fiel, toute ma sucrée, Toute ma belle Cytheree.

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