‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 96 sur 227 · XLIII · texte numérisé non relu

XLIII

Sinope , baisez-moy : non . ne me baisez pas ; Mais tirez-moy le cœur de vostre douce haleine ;

a. Var. :

Le ciel pour vous servir seulement m'a fait naistrt,

I . Ce sonnet est des plus beaux qui se puissent trouver, pour estie tout plein de gentilles répétitions contraires. (B.)

196 Amours.

Non y ne le tirez pas; mais hors de chaque veine Succez-moy toute l'ame esparse entre vos bras.

Non, ne la succez pas : car après le trespas Que serois^je, sinon une semblance vaine, Sans corps desur ta rive, où TAmour ne demeine, Comme il fait icy haut, qu'en feintés ses esbas P

Pendant que nous vivons, entr'aimons-nous, Sinope; Amour ne règne point sur la débile trope Des morts , qui sont sillez d'un long somme de fer.

C'est abus que Pluton ait aimé Proserpine :

Si doux soin n entre point en si dure poitrine. Amour règne en la terre, et non point en enfer.

Comme d'un ennemy je veux en toute place M'eslongner de vos yeux, qui m'ont le cœur deceu, Petits yeux de Venus par iesauels j'ay receû ' Le coup mortel au sang qui d'outre en outre passe.

Je voy toujours dans eux Amour qui me menasse; Au moins, voyant son arc, je l'ay bien apperceu ; Mais remparer mon cœur contre luy je n'ay sceu, . Dont le trait fausseroit une forte cuirasse.

Or, pour ne les voir plus, je veux aller bien loing Vivre dessur le bord d'une mer solitaire ; Encore j'ay grand' peur de ne perdre le soing.

Qui, noste de mon cœiir, y loge nuict et jour (a). On peut bien sur la mer un long voyage faire. Mais on ne peut changer ny de cœur ny d'amour.

De vous seule je pren mon S)Ort avantureux.

Vous estes tout mon bien, mon mal et ma fortune ; S'il vous flaist de m* aimer, je deviendra^ Neptune ^ Tout Jupiter j tout roy, tout riçl^e et touf hmreMX,

a : Vax.,, qui fait du sonnet un madrigal:

9 ai m'es; par liabitude.un mal. héréditaire» ânt il a pris en moy dé force et de séjour.

Second Livre. 197

Astres., qui dans le ciel rouez vostre voyage, D'où vient nôstré destin de la Parque ordonné, Si ma Musé autrefois vos honneurs a sonné , Destoumez (s*ii vous plaist) mon malheureux présage.

Geste nuict en dormant , sans faire aucun outrage A Tanneau que Marie au soir m'avoit donné , S'est rompu dans mon doigt, et. du fait estonné , J'ay senty tout mon cœur bouillonner d'une rage.

Si ma dame parjure a peu rompre sa foy Ainsi que cest anneau s'est rompu dans mon doy, Astres , je veux mourir, envoyez-moy le somme ,

Afin d'interpréter ta doute de mon sort , Et faites , s'il est vray, que mes yeux il assomme Sans plus les réveiller, au dormir de la mort.

Vos ytux estoient blessez d'une humeur enflammée; i ), Qui m'ontgasté les miens d'une semblable humeur ; Et, pource que vos yeux aux miens ont fait douleur, Je vous ay d un nom grec Sinope surnommée.

Mais ceste humeur mauvaise au cœur est devallée , Et là comme maistresse a pris force et vigueur, Gastant mon pauvre sang d'une blesme langueur. Qui ja par tout le corps lente s'est escoulée.

Mon cœur environné de ce mortel danger, En voulant résister au malheur estranger, A converty mon sang en larmes et en pluye,

Afin que par les yeux , autheurs de mon soucy. Mon malheur fust noyé , ou que par eux aussi , Fuyant devant le feu , j'espuisasse ma vie.

I . Marie avoit mal aux yeux , et le poète ententivement la regardant , l'humeur des yeux offensez , entrant dans les siens , les fit malades. Et pour ce il a nommé Marie Sinope, qui veut dire perdant les yeux. (B. ) Voir la note p. 1 93 .

198 Amours.

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