Livre premier
Rompront la terre et tariront les eaux.
De luy naistra le grand roy Merovée,
Par qui sera la ville relevée,
Et les honneurs de son ayeul Francus.
Ayant la Gaule et les Gaulois vaincus,
Ores par ruze et ores par bataille,
Rebastira de Paris la muraille
Et de remparts son mur enfermera ;
La Gaule , après , de Francus nommera,
Chef des François , qui , pour la souvenance
D'un si grand prince, aura le nom de France..
De Merové^ des peuples conquereur.
Viendra maint prince et maint grand empereur ;
Haut eslevez en dignité supresme ,
Entre lesquels un roy, Chafles neufiesme,
Neufiesme en nom et premier en vertu ^
Naistra pour veoir le monde combattu
Dessous ses pieds , d'où le soleil se plonge
Et d'où ses rais sur la terre il allonge.
Et s'eslançant de l'humide séjour,
Apporte aux dieux et aux hommes le jour.
Jamais Hercule en tournoyant la terre,
Ny l'Indian remparré de herre^
L'un çn son char et l'autre à pié, n'eut tant ,
Le glaive au poing, d'honneur en combattant,
Bien que l'un ait, à grands coups de massue,
Assommé l'hydre et les filz de la nue.
Et l'autre, armé de thyrses menaçants ,
Ayt surmonté tant de peuples puissants.
De ce grand roy je n'ay borné l'empire ;
L'an si dispos, qui se change et se vire,
Cassant des roys et le sceptre et la loy.
Ne perdra point l'empire de ce roy.
Qui florira comme une chose ferme.
En son entier, sans limite et sans terme.
Toutes grandeurs dessous luy prendront fin.
Maistre du monde ! Ainsy le fort destin
52 La Franciade.
L'a faict escrire es voûtes azurées
Du plus haut ciel, en craveures ferrées,
Estant ce roy du monde spatieux
Entier seigneur et roy de tous les cieux.
Et si tu veux contre nous entreprendre.
Tu te verras au milieu de Pair pendre;
Puis à tes pieds, Junon, j'attacheray
Ma grosse enclume, ou je te chasseray
D'un tour de bras par le travers des nues.
Ou sous le creux des terres inconnues.
Je t'envoyray pour jamais ou longtemps
Dans les enfers, compagne des Titans,
Et te fera)r, à ton malheur, cognoistre
Que je suis seul ton espoux et ton maistre »] (i).
Disant ainsy. Mercure il appella.
Mercure aclonc légèrement alla,
Prompt messager qui aux dieux optempère.
Devant le thrône où l'appelloit son père.
«Voie, mon fils, où Francus est nourri;
Dis que je suis ardentement marry
Contre sa mère et ceux qui le retiennent,
Et des destins promis ne leur souviennent {a).
Je ne l'ai pas du feu grégeois sauvé
Pour estre ainsy, de paresse aggravé ,
Un fay-neant en la fleur de son âge.
Mais )'esperoy que d'un masle courage
Iroit un jour des Gaules surmonter
a. Var. :
Hucht les vents; dy que je suis marry Contre sa mère et ceux qui sans louange Trompent son âge en une terre estrange.
I. Les 124 vers qui précèdent ne se trouvent que dans la première édition.