Livre premier
Et Tonde bruit doucement au rivage.
[Les Dieux s*en vont; Jupiter ne bougea,
Puis de tels mots son espouse outragea :
a Or pour t'ouvrir, Junon, les destinées
Qui pour Francus au ciel sont ordonnées ,
Je te diray (si tu le veux sçavoir)
Que maint travail ce Troyen doit avoir
Par ton courroux, qui les meilleurs offense.
Tout cœur de femme est aspre à la vengeance.
Il doit souffrir maint péril sur la mer,
Tantost icy, tantost de là, ramer
Pendu sur Tonde ; il doit veoir maint rivage,
Mainte cité et maint peuple sauvage.
Maint roy, maint prince, et cognoistre leurs cœurs,
Leurs volontez , leurs façons et leurs mœurs ;
Doit veoir la terre où plein de vagues noue
A gros bouillon le cours de la Dunoue ;
Doit espouser Theritiere d*un roy
De Germanie. Ainsy, la Paroue et moy
Donnons arrest que les granas roys de France
D'un sang meslé prendront un jour naissance,
Conjoinct ensemble au Troyen et Germain.
De là Francus, magnanime à la main.
Pasteur guerrier d'une troupe infinie,
Doit surmonter les champs ae Franconie,
Qu'il nommera de son nom redouté.
LS le malheur, par qui l'homme eU donté,
Le ravira de sa femme espousée.
Grosse de luy. L'invincible fusée
Du fier Destin ne veut que ce Troyen
Mène une femme au champ parisien.
De là, vainqueur, traversant l'Allemagne,
Voirra du Rhin le grand canal qui bagne
La riche Gaule, où, suant de travaux,
Pour rafraichir gendarmes et chevaux,
Ce fleuve amy boira quelque journée.
De là, suivant sa longue destinée,
Ronsard. — III. 4
50 La Franciade.
Tout flamboyant en Tesclair du harnois > Descampera du rivage gaulois ; Comme un torrent qui s'enfle et renouvelle, Viendra couvrir les champs de la Mozelle ; Puis, en Thonneur de son oncle Paris, Aux bords de Seine ira fonder Paris , Siège royal d'un sceptre si superbe.
Or, ce Paris, qui maintenant n'est qu'herbe, Isle serrée entre deux flots tortuz , Dedans le ciel envoirra ses vertuz ; Et ses maisons en marbre elabourées Voisineront les estoiles dorées.
Devant le mur maint combat se fera ; Seine de meurtre à bouillons s'enflera.
Tournant sanglante, à courses vagabondes , Hommes, chevaux et armes sous ses ondes.
Mais ce Francus, par hautesse de cœur, Des ennemis sera tonsjours vainqueur.
Incontinent que la belle victoire L'aura, couvert d'éternelle mémoire, Ja faict des cieux immortel citoyen , En peu de jours le brave nom troyen Perdra son lustre, et la ville, déserte.
Sera de poudre et de buissons couverte.
Mais aussitost que les destins auront Parfaict leurs cours , un prince, Pharamond , Prince de haute et supenbe pensée.
Filz d'un des filz de la royne laissée En Franconie, estant Germain conceu Et des Troyens en droite ligne yssu, Suivant l'oracle et ma voix véritable, Fait capitaine, aux peuples redoutable, Par l'Allemagne un camp amassera, Qui jes sablons de nombre passera.
Le ciel luira sous l'esclair de ses armes Et ses piétons , ses soldats , ses gendarmes , Les uns à pié , les autres en chevaux ,