SONGE
A LUY-MESME
Nos pères abusez pensoient que le songer Du matin n'estoit point ny faux ny mensonger. Au contraire, mon roy, je pense que tous songes Sans rien signifier ne sont que des mensonges , Et que Dieu ne voudroit (Dieu qui ne peut tromper) De fantosmes confus nostre ame enveloper, S'apparoissant à nous , quand le sommeil commande Au corps ensevely de vin et de viande, Mais plustost en plein jour, alors qu'il est permis De veiller et d'avoir les sens non endormis, Et savoir discerner si l'image légère Qui pousse nostre esprit est fausse ou mensongère. Or sans tant discourir je vous diray le fait : L'ouvrage commencé s'en va demy parfait.
Je songeoy l'autre nuict que peu devant l'aurore. Quand du soleil naissant les chevaux sont encore En la mer, et leurs crins s'espandent par les cieux, Qu^un buisson espineux se monstroit à nos yeux, De ronces remparé , fortifié d'eau vive ,
Le ftocAos RdVALâ 289
Et d'un lar^ fossé , tioat la giissànle rive
Me monstroit (|ue (w bas jusqu'au plus haut 4à iMrd
Le passage estoit clos, tant le parc estoitfort.
Dedans faisoit sa bauge une oeste sauvage , Qui jamais autre part ne cherchoit son gaigilagti S'aviandant de glands qui secs se desroboient Des clMsnes en autonne et à terre tomboieiit. Les voisins du pays Tappelloient la merveille; Sa gueulle estoit dentée, effroyable PauretUe, Ventre large et pansu , la peau rude au toucher^ Et son front se dressoit en pointe de clocher. Il n'y avoit seigneur, marchant ny gentilhomme Qui n'eust couru la beste, ainsi qu'on faict à Romme Le bufle par la ville, alors aue les Romains De traicts jettez sur hii se aesarmtot les mains.
Transporté d'une forte et chaude frenaîsie^ Après tant de coureurs il me prtnt Ùntaisie De les devancer tous , et, comme bon veneur^ Faire bien mon enceinte et en avoir l'homenr*
Cela ne m'effroya ay ne pallit ma face, Voyant de mes voisins les chiens morts svr ia place , Et les autres blessez au logis revenir , Mais plustost irrita mon courroux à tenir Fort contre le sanglier, suivant mon entreprise^ Ou mourir au combat , ou voir la beste prise.
Je descouplay mes chiens, et for-huant après, Les nommant par leurs noms, il n'y eut ny forets, Montagnes, ny chemins, ny lande inhabitée, Qui ne fissent un bruit sous ma chasse ameutée.
Errant egratigné de ronces par les bois , Tantosi d'un tram de trompe, et tantost de la voix, Je leur donnoy courage et leur monstroy ia voye ; Mais, couars, sans la mordre ils aboyoient la proye A gueule ouverte , ainsi que de nuict en rêvant , Leurs dents mordent en vain les ombres et le vent.
Je fy sonner pour chiens; la trompe les assemble; Coulpables de leur faute, ils se rendent ensemble Tous craintifs à mes pieds d'un visage abaissé,
290 Le Bocage royal.
Puis comme des poltrons ainsi je les tancé :
<K Chiens indices de suivre une beste à la trace ^ Chiens gris , qui démentez vostre première race , Dont le bon Sainct Hubert par les forests cherchoit Les sangliers, et leur hure a son huis attacboit; Rendez-moy maintenant, rendez la recompense Du soin que j'ay de vous, n^espargnant la despense Ny le bon traictement pour vous faire nourrir, A fin de surpasser les autres à courir 1
a Ains que le soleil plonce et nous cache sa teste , Retournez au losis braves ae la con(|ueste , Le mufFe ensanglanté , le corps navre de coups , Ou vous serez ce soir le carnage des loups ! »
Ainsi les menaçant, monstrerent au visage, Abboyant contre Tair, d'avoir meilleur courage.
Au plus fort du taillis un gros hallier estoit , Où pour bien se bauger le sanglier se mettoit , Hallier que le soleil de ses rayons ne perse , Tant rameaux sur rameaux d'une obscure traverse Ensemble entrelacez le haut s'espeississoit.
Et le bas plein d'efFroy d'ombres se noircissoit. Au milieu croupissoit une mare fangeuse ; Là souloit à midi ceste beste outrageuse Fouiller, et tout son corps de bourbe revestir.
Là je. pousse mes chiens pour la faire sortir; Là, Pespieu dans la main, courageux, je devance Ma chasse de vingt pas , je la tance et retance , Je la presse et la hue allant tout à Pentour, Mais en vain ; car plutost je vy faillir le jour. Qu'elle osast approcher du monstre pour le mordre. Au contraire, il s'élance et les mit en desordre, Massacrant la moitié, puis en les secouant Du groin les enlevoit . et s'en alloit jouant. Trois fois , recreu d'ahan , je m'estends sur la place , Trois fois, reprenant cœur, mes armes et l'audace (j),
a. Yar. :
Et morts les estendoit sur le dos la plaine.
Trois fois recreu d'ahan, trois fois je prins haleine.
Le Bocage royal. 291
Je retourne au combat, de fureur transporté Qu'un sanglier sur mes chiens eust l'honneur emporté.
Il estoit déjà nuict, et la lune première Doroit le haut des bois d'une blonde lumière , Quand , regardant son arc nouvellement plié D^une corne voûtée , ainsi je la prié :
« Lune , l'œil de la nuict , qui reluis à trois faces, Déesse des veneurs, des chemins et des chasses , Tu as courbé trois fois tes voûtes en un rond , Et trois fois replanté tes cornes à ton front , Depuis le jour qu'errant par ces bois je m'amuse A suyvre pour néant une beste qui ruse.
Guide ma main, déesse , et m'enseigne le lieu D'où je pourray sanglant retirer mon espieu , Et fais par ta faveur que mon souhait advienne , des astres l'honneur, vierge Latonienne 1 »
Comme ainsi je prioy, la Tune m'entendit , Qui soudain de son ciel en terre descendit; Puis, despouillant son front et sa corne argentine, Prist la forme et l'habit d'une mienne voisine , Qii'on disoit tonte nuict parler aux animaux, Et par charmes tirer les esprits des tombeaux , Ensorceler les bleds , et faire à contre-course Les ruisseaux esbahys retourner à leur source.
En me hurtant du coude ainsi me vint tanser : « Ah ! malheureux veneur, tu es sot de penser Qu'un monstre si cruel soit né de la nature Des autres animaux. Quitte ton aventure , Et cherche autre party , ou bien sois diligent A trouver un limier et des chiens tout d'argent : La beste ne se prend sinon en telle sorte. »
A tant s'évanouit ; l'air venteux qui l'emporte Fist un bruist par la nuict , et tout soudain la peur, Escoutant tel propos , me vint glacer le cœur.
Comme je m'estonnoy de sa response obscure.
Je vous vy, ce me semble, en une clairté pure Reluire autour de moy, mesme front , mesmes yeux Que vous avez alors qu'entre les demi -dieux
^9^ Le BOCAOB frOYALi
De vostrê UiêfA odinel f admini9tP«r jtistkê f Honorant ta tertu et chastiant le vice.
Puis nie distes ainsi : « Quel sort te menaçiM Te tient si tard au bois à Tombre du crORsant ,
8uand les hommes lassez et quand toute autre cftoseï iîbliant le travaûl , en son lict se repose P Conte-moy ton meschef : c'est le fait d'un bon roy D'aider à son suje( en peine comme toy. »
« prince , mais 6 Dieu , dont la ce! este face Ne s'apparust jamais à nostre humaine race Sinon pour faire bien, s^il vous plaist me prestef Vostre aureille, en deux mots je vous le vett coMtf.
a Six mois sont ja passez que, suant sous la peine. Je pourchasse un sanglier d'une espérance vaiiit. Une vieille m'a dit que je sois diligent De trouver un limier et des chiens tout d'argent , Si je veux telle beste en mes toiles surprendre , Qu'autrement je m'abuse , et ne faut m'y attendre. , a Je suis tout esbahy des propos qu'eue dit , A qui la raison mesme et le sens contredit ; Car jamais chiens d'argent ne furent en nature : C'est tout ce que peut feindre une vaine peinture. »
Vous respondites lors : « C^eu n'est jamais l'appuy D'un coeur qui se défie et ne s'asseure en liiy. Les princes et les dieux ont pouvoir de tout faire. Hérétique est celuy qui pense le contraire.
Recouple-moy tes chiens , je te pufs asseurer Que tu verras bien tost ce miracle avérer. »
En me disant tels mots, d'une blanchç houssrne Que vous aviez es mains, vous frappastes l'eschine De mes chiens par trois fois, et soudain, sans bou^r D'une place , en argent je les vy tous changer. Leur voix estoit d'argent, leurs mufles et leur veue , Les aureilles , le front, les pattes et la queue. Et n'avez trésorier, tant soit ferme et constant, Qui ne les eust bien pris pour bon argent contant.
O prince , si Cerès , si Mars et si Neptune Me commandoient tous trois, contre la loy commune»
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L'un de faire par l'air des navires marcher.
L'autre d'ensemencer la poincte d'un rocher, Et l'autre sans soudars aonoer une bataille . Je leur obeirois ; il ne faut que l'homme aille Contre la deité, et ne faut point avoir De doute que les dieux nous vueilleot decevcnr.
Je m'en vay rechasser dessous vostre paroie.
Qui jamais sans effect par le vent ne s'en-vole » Et sous vostre protnesse , en laquelle douter Ce seroit hors au ciel les dieux vouloir oster. Donques souvenez-vous , si la beste me donte , Qu'à vous seul , non à moy, sera toute la honte. Vous estes le motif, }e ne suis seulement Que l'organe qui sert à vostre mandement.
Aussi, si je la prens, tout au plus haut du faistie De vos portaux sacrez j'en appendrav la teste » Pour donner un exemple à vos peuples françoi^ De ne douter jamais d'obéir à leurs rois.
Puis j'escriray dessous : « Je, celuy qui les songM Naguières n'estimois que fables ou mensonges ^ Je les croy maintenant: tant vaut la vérité D'un miracle en moy fait par une deité ! »